vendredi 25 avril 2014

Lettre à faire vomir

Écrit le 4 décembre 2013

Dans cette lettre à faire vomir, pleine de mauvaise foi, nous voilà au cœur de la pensée citoyenne. Au cœur de son chantage, de son monde binaire, de son appel à l’ordre et à la pacification autoritaire. Au cœur de son amour pour l’État et la propriété. Au cœur de sa loyauté à l’autorité des députés.

Cette lettre, qui s’adresse au Comité BAILS, et dont l’essentiel est une défense de la petite bourgeoisie citoyenniste qui, année après année, investit toujours plus massivement Hochelaga, se décline en 7 opérations. En 7 opérations qui dévoilent la pensée citoyenne dans ses détails les plus significatifs.

1ère opération : se présenter comme des gauchistes au dessus de tout soupçon. Comme des gens d’idées honorables, ouverts au dialogue, à l’échange des points de vue. Bref, comme des gens éduqués de bonne condition, sans doute universitaires, et qui ne pourraient vouloir de mal à quiconque.

« Nous sommes les fils et les filles de la social-démocratie qui a transformé le Québec contemporain. Nous sommes ceux qui payent leurs taxes et impôts avec le sentiment de contribuer à une société plus juste. Nous sommes ces citoyens ouverts sur les idées, nous sommes ceux qui permettent le financement d’organismes comme le vôtre. Nous avons marché, un carré rouge sur le coeur, pour nous assurer que le Québec ne retourne pas en arrière. »

2ème opération : s’approprier le quartier. S’en réclamer d’une appartenance égale à ces familles qui l’habitent depuis plusieurs générations, et qui y ont été enfermés en vertu de leur pauvreté presque héréditaire.

« Nos enfants sont nés dans le quartier, ils sont chez eux plus encore que vous l’êtes et nous bâtissons pour eux un environnement où ils pourront s’épanouir. »

3ème opération : réduire à sa plus simple expression la différence entre la grande pauvreté d’Hochelaga et la modeste aisance de la nouvelle classe moyenne qui l’investit. Et surtout : refuser de reconnaître, comme classe moyenne, sa condition petite bourgeoise. Et même : jouer les démunis, rivaliser sur le terrain de la pitié avec la populace historique du quartier.


« Nous ne sommes pas des bourgeois, mais de jeunes familles de la classe moyenne. La crise du logement nous a autant affectés que les plus démunis. Beaucoup des nôtres sont partis en banlieue à contrecoeur. »

4e opération : appeler à la neutralité fictionnelle d’un organisme (Comité BAILS) qui n’a pour seule pertinence que la défense d’intérêts des plus pauvres. Et appeler à cette neutralité en marquant sa différence, en revendiquant son droit d’élever ses enfants dans une culture petite bourgeoise, dans « une culture de qualité » - cette culture transmise par la famille.

«Votre organisme se doit d’être neutre politiquement et de représenter tous les citoyens dans le besoin d’un logement abordable. Y compris ceux qui désirent mettre leurs enfants en contact avec une culture de qualité et fréquenter les commerces de leur choix. Ceux qui, comme ma mère en son temps, veulent former leurs enfants dans un environnement stimulant afin qu’ils aient une vie meilleure que celle qu’eux-mêmes ont eue. »

5ème opération : se draper de pureté pour soupçonner le mal chez l’autre. Et identifier ce mal à la violence, à cette violence qui viendrait abîmer une démocratie, un dialogue, une neutralité qui lui seraient préexistants. Et cela, pour enfin jouer la carte du chantage : mais voyons, votre organisme (le Comité BAILS) n’est pas neutre, il n’est pas démocratique, m. Aspireault-Massé !

«Lorsque nous vous demandons de dénoncer les actes de violence et de vandalisme, voyez-vous, ce n’est pas pour vous soumettre. C’est pour vous affranchir d’un jupon noir qui dépasse peut-être un peu trop. Ne pas le faire suggère que vous préférez la confrontation au dialogue. Des mauvaises langues pourraient dire que vous mettez vos convictions politiques devant la mission de votre organisme. »

6ème opération : assimiler le verbe qui nomme la conflictualité sociale dans Hochelag à de la rhétorique mensongère, à de la propagande. Et exposer ce caractère mensonger ou propagandiste par la preuve de la discorde. Car celle-ci ne nous conduirait point au consensus, à la neutralité fictionnelle de la société harmonieuse et homogène, mais à la lutte entre les moins nantis et les mieux nantis, entre les éléments hétérogènes à cette société homogène et les petits propriétaires parfaitement confondus avec le maillage serré de ses dispositifs.

« Quand vous ne rectifiez pas la rhétorique mensongère, à la limite de la propagande, que vos sympathisants masqués utilisent, c’est comme si vous l’endossiez. Ils veulent cultiver le sentiment que les mieux nantis sont responsables du malheur des gens à faible revenu. Leur projet est de soulever les prolétaires contre les méchantes jeunes familles et les propriétaires de condos. Mais je ne vous apprends rien, n’est-ce pas, Monsieur Aspireault-Massé ? Le malheur, c’est que cette stratégie ne fait qu’exacerber les préjugés et polariser les positions. Bonsoir le consensus ! »

7e opération : se revendiquer de la démocratie, de l’autorité de la député, de cette député à laquelle l’on rappellera fermement pourquoi elle a été élue, en sachant très bien qu’elle sera de notre côté - du côté de la propriété, du consensus d’apparence, de la neutralité fictionnelle, de l’homogène. Bref, célébrer cette démocratie qui ne représente pas juste les pauvres (« que ça vous plaise ou non »), mais aussi les moins pauvres, et surtout les propriétaires – ceux qui sont libres et qui feront tout pour le demeurer… Quitte à faire déferler sur le quartier des vagues policières jusqu’à l'éradication complète de la racaille, des voyous, des vandales : de l’hétérogénéité.

« Madame Poirier ne fera pas une Line Beauchamp d’elle-même et, le cas échéant, nous lui rappellerons fermement pourquoi nous l’avons élue. Parce qu’effectivement, démocratiquement, nous l’avons choisie pour nous représenter tous, pauvres et moins pauvres, que ça vous plaise ou non. Encore une fois, je vous le demande ; saisissez cette occasion de faire votre travail comme jamais auparavant. Montrez-nous que votre objectif est de trouver des solutions qui correspondent à votre mandat et non de maintenir une lutte des classes au service de vos desseins politiques.
Et si, au réveil, je devais trouver un grand A sur la brique rouge de ma maison, j’inscrirai dessous : « La propriété, c’est la liberté ! »,un sourire aux lèvres. »

http://m.ledevoir.com/politique/montreal/394252/denoncez-la-violence-dans-hochelaga-maisonneuve

Le citoyen et ses peurs du vandalisme

Écrit le 1er décembre 2013

Il est souvent difficile, pour nous autonomistes, pour nous anarchistes ou communistes conséquents, d'exprimer notre hantise du citoyen. Cette belle figure politique, on la célèbre tant parmi une certaine gauche honorable qu'il devient impossible de la critiquer. On devient alors un « radical » - une sorte de lugubre penseur qui aurait perdu tout repère face au réel.

Pour QS au Québec, pour le Parti de gauche en France, pour tous les parlementaires gauchistes, la stratégie de la décennie, c'est en effet l'initiative citoyenne. C'est même, disait Mélenchon aux dernières élections, la «révolution citoyenne » : autrement dit la révolution dans la légalité, dans le parlementarisme, et finalement dans le capitalisme. C'est la révolution qui veut « changer les choses », mais qui ne veut surtout pas transformer la vie et le quotidien. C'est la révolution qui veut toujours consommer. Qui veut toujours sa petite propriété. Et ses policiers pour la défendre.

Comme citoyen, on veut certes faire la révolution, mais on veut toujours conserver nos bons restos avec leur tables d'hôtes à 25 piasses; et par là même, on veut toujours sauvegarder nos petites vies bourgeoises et nos salaires de prof ou de jeunes professionnels à 50 000 dollars par année. Comme citoyen, on aime critiquer le grand capitalisme dans ses outrances les plus grossières, mais on aime aussi sans l'avouer aux autres - et sans même se l'avouer - le capitalisme pour lui-même. On aime ses divertissements, son régime de vie, sa mode vestimentaire reproductible, ses statuts et ses hiérarchies qui nous favorisent, ses raffinements qui nous distinguent. On aime ses hypothèques et ses paiements de char. Et surtout, surtout, on aime pas ces « radicaux » qui viennent mettre à mal cette forme de vie capitaliste qu'on épouse avec tant de générosité.

Si bien que le citoyen le plus méprisable, celui qui empeste la gauche parlementaire, on le reconnaît toujours à sa propension, presque naturelle, à se faire flic : à appeler au flicage. Pour sauver sa p'tite de vie de merde, son bon resto avec ses tables d'hôtes à 25 piasses, il va toujours faire appel à la police, à la police des citoyens. Il va toujours faire appel à l'ordre homogène contre les éléments hétérogènes qui le gênent dans les mouvements de sa petite vie bourgeoise.

Ainsi nos citoyens d'Hochelag qui, rassemblés dans l'antre du milieu communautaire - le Chic Resto Pop, ont aujourd'hui appelé, par l'entremise de leur député, à la répression politique, à la résolution du conflit par le flicage : « Mme Poirier estime que pour qu'un pareil exercice de réflexion soit réellement profitable, il faut qu'une enquête policière soit menée en parallèle pour épingler le ou les responsables du vandalisme. ».

Le voilà, donc, le problème du citoyen, le voilà dans sa nudité la plus révélatrice : c'est qu'il est toujours un flic en puissance - un défenseur de la paix autoritaire, de la misérable paix capitaliste. C'est qu'au nom de sa « peur » bourgeoise, de « l'inclusion » et du simulacre vivre ensemble - où « chacun peut trouver sa place » sous l'empire du capital, il appellera sans cesse au déploiement des milices policières pour conjurer les troubles de la colère. De telle sorte qu'une fois la société policée - qu'une fois sa peur évanouie dans le réconfort de la présence policière, il puisse, dans le raffinement de son restaurant distingué, étaler les remords les plus insignifiants de sa mauvaise conscience en bavardant, une soirée durant, sur la misère qui accable le monde.

jeudi 17 avril 2014

Nous n’en finissons plus de pleurer notre répression

Nous n’en finissons plus de pleurer notre répression. Entre militants du Printemps ou entre amis de la misérable gauche intellectuelle. Autour d’une bière de fin de soirée ou dans nos évènements soi-disant révolutionnaires.

Nous n’en finissons plus de pleurer notre répression. Tantôt au sein d’une multitude de documentaires sur les méthodes coercitives du SPVM, tantôt à travers une série infinie de textes qui s’autorisent tous une énième répétition de la même critique, du même outrage victimaire, de la même morale du vaincu.


Nous n’en finissons plus de pleurer. Et je vais le dire sans ménagement : je suis franchement épuisé de nous entendre pleurer. Toujours de la même façon, toujours pour les mêmes raisons, toujours avec le même ton moralisateur. Comme une p’tite musique stridente, douloureuse à l’écoute, agaçante pour les oreilles.


Nous pleurons les retombées autoritaires de P6. Nous pleurons la violence brutale du SPVM. Nous pleurons les atteintes à la Démocratie capitaliste. Nous pleurons l’absence d’une réelle commission d’enquête sur le Printemps 2012 – commission d’enquête qui, au demeurant, nous eût seulement permis d’étaler nos interminables pleurnicheries sur la place publique, mais jamais d’en finir avec la répression policière.


Nous pleurons pour ainsi dire tous ensembles. À qui mieux mieux. Dans un grand concert unanime de larmes qui cherche, dirait-on, à célébrer celui qui sanglote avec le plus d’éloquence, ou celui qui se lamente avec le plus de talent. Si bien que certains sont même devenus, après la répression du Printemps 2012 et dans le désarroi de l’après-grève, des starlettes de la pleurnicherie tapageuse. Toujours à sangloter sur toutes les tribunes, à étaler partout leur engagement en faveur des victimes que nous serions devenus.


Mais à force de pleurer et de moraliser ainsi, nous nous attendons à quoi ? À susciter de la pitié ? À ce que la puissance de l’État policier fasse preuve d’indulgence envers nous - les faibles, les impuissances de la rue ? Que cet État policier comprenne la bienveillance de notre si juste morale ? Que Coderre abolisse P6 dans un éclair de lucidité ? Que le SPVM cesse du jour au lendemain de nous tirer dessus avec leurs balles de plastique ? Ou encore que Harper range soudainement aux oubliettes sa loi sur les masques ? Et que bang, d’un seul tour de magie, le monde idéal apparaisse ?


Mais réveillons-nous bon Dieu ! Émergeons de notre rêve de p’tits bourges universitaires ! Coderre, Couillard, Harper et tous les autres chacals parlementaires au pouvoir en n’ont absolument rien à foutre de nos beaux discours obsolètes de sociaux-démocrates égarés, de notre misérable morale pour faible qui quémande la pitié, et de toutes nos joyeuses espérances sur le monde idéal. Ne voyez-vous pas qu’ils veulent nous éliminer jusqu’au dernier ? Qu’ils veulent nous obliger à nous retirer dans l’activité légale, dans le monde du travail intégral, dans la société homogène ?


Que vous le vouliez ou non, ou même que vous le refusiez ou non, nous sommes en guerre. Et à l’intérieur de cette guerre civile larvée, nous devons prendre parti : prendre parti pour les nôtres qui combattent l’homogène capitaliste. Et surtout, nous devons abandonner le réflexe moral, celui qui consiste à nous réfugier dans une pureté quelconque - une pureté qui ferait défaut à l’ordre capitaliste, et que nous porterions comme garant de notre intégrité supérieure. Car dans la guerre en cours, la morale n’est plus d’aucune efficace ; et s’entêter à y recourir est même la preuve d’une faiblesse : d’une impuissance à affronter l’ennemi, à conjurer sa force et sa puissance.


Ici comme ailleurs, du Québec à l’Espagne, du Brésil à la France, il y a ainsi une guerre sourde qui se diffuse malgré nous - malgré nos plus belles espérances. Et en son sein, il n’est plus question de principes moraux : il est question de rapports de force. De rapports de force entre eux et nous, entre leur machine de guerre et la nôtre. Il ne s’agit pas ici de célébrer cette guerre, ni de réduire notre lutte à sa violence ou à ses affrontements, mais de prendre acte de toutes ses conséquences, de tout ce qu’elle nous oblige à penser. La guerre est tout simplement déjà là. À chaque grève, à chaque manifestation, à chaque occupation. Et prendre acte de son existence et penser stratégiquement en fonction d’elle n’est que le premier pas vers l’augmentation réelle de notre puissance et de notre émancipation. À nous de faire ce premier pas. En cessant tout d’abord de pleurer à tout venant, à chaque fois que la guerre nous révèle son existence. Puis en rassemblant notre courage autour d’une organisation – celle qui n’aura d’autres choix un jour ou l’autre que d’affronter la tragédie de la guerre en cours.

dimanche 23 mars 2014

Des moyens de combattre les dérives du nationalisme québécois




Au hasard du temps perdu que je passe sur facebook à suivre le fil infini de l’actualité, je suis tombé sur cette vidéo : sur cette vidéo qui semble vouloir témoigner des dérives du nationalisme québécois, et qui met en scène un pauvre type de plus de 60 ans, s’offusquant, à grand coup d’accusations fascistes, que les discours de la dernière manifestation contre la Charte des valeurs ne fussent prononcés qu’en anglais.

Or moi, le soi-disant anarchiste qui dénonce souvent le nationalisme dégénéré qui s’exprime de plus en plus au Québec, je me pose quelques questions à la suite du visionnement de cette vidéo. Et pour être plus précis : quelques questions de stratégie pour justement combattre les dérives du nationalisme québécois.

Je me demande : mais quel était l’objectif de seulement tenir des discours en anglais, de surcroît contre la Charte des valeurs et contre le colonialisme, dans un quartier majoritairement francophone – considérant que la manifestation a démarré au métro Mont-Royal (et oui, les discours ont été tenus en anglais, quoiqu’il y ait eu, comme il m’a été précisé, une animation bilingue de la manifestation) ? Était-ce seulement pour permettre à une autochtone de l’Alberta, comme il m’a aussi été précisé, de pouvoir s’exprimer contre le racisme et le colonialisme? Était-ce pour ébranler les revendications des nationalistes québécoises qui se revendiquent encore d’un certain anticolonialisme ? Et à la fin, pourquoi mettre cet hurluberlu de vieux débile sur youtube ? Pour pouvoir, à notre tour, le traiter de fasciste ?

Je pose ces questions, car je m’inquiète moi aussi de la montée d’un certain nationalisme au Québec, et je veux moi aussi le combattre à tout prix. Mais je doute que les moyens usés soient ici les meilleurs. Tout se passe, en fait, comme si nous ignorions volontairement la tortueuse et difficile histoire du Québec. Ou comme si nous faisions la preuve d’un manque flagrant de sensibilité pour la complexité du problème national québécois.

Faire discourir en anglais une autochtone dans un quartier francophone dans le but de dénoncer le colonialisme, n’est-ce pas justement oublier une partie de l’histoire ? N’est-ce pas en effet se refuser à voir une certaine dimension du problème? N’est-ce pas simplifier à tort une question complexe ?

Au risque de me faire ramasser par plusieurs camarades, j’aimerais défendre que le québécois n’est pas seulement un colonisateur : il est aussi un colonisé. Il est, pour ainsi dire, un colonisateur colonisé. Davantage colonisateur que colonisé, sans doute ; mais quand même colonisé. Et c’est seulement au prix d’une réflexion sur cette ambigüité paradoxale que nous pourrons combattre le nationalisme rampant au Québec. Sans quoi, au lieu de le combattre, nous lui insufflerons à terme une nouvelle vie, et donnerons à nos adversaires de nouveaux arguments pour alimenter la peur identitaire qui se terre, à tort ou à raison, dans l’inconscient collectif québécois.

https://www.youtube.com/watch?v=5mugodG4_SU&feature=youtu.be

jeudi 20 mars 2014

L'anonymat et l'idée du commun

La démocratie capitaliste est toujours policière : elle ne survit qu’à travers l’œuvre d’une machine de guerre répressive. Et celles et ceux qui en savent quelque chose ne sont nuls autres que celles et ceux qui la débordent et la contestent dans ses marges, et dont toute l'existence, quand elle est vraiment animée de puissance et d’émancipation, est une grande ambition, souvent vaine, d'échapper à ses dispositifs. À sa neutralisation. À son homogénéisation. À la tyrannie de sa forme de vie normalisée, impuissante, éteinte.

Elles et eux savent que cette démocratie qui a substitué la Représentation au Roi, l’aristocratie élective à la monarchie divine, l'Homme de la biopolitique au sujet du souverain, et qui aspire au salariat intégral - où toutes et tous doivent travailler sans exception, elles et eux savent, dis-je, qu'elle est implacable contre ses ennemis; elles et eux connaissent son goût prononcé pour la répression ; elles et eux reçoivent en pleine gueule la physique de son pouvoir. Et seuls elles et eux finissent par choisir l'anonymat comme tactique de lutte incontournable pour survivre au-delà de ses frontières. Pour s’effacer de sa surface de visibilité. Pour disparaître de ses radars. Pour échapper du mieux qu’ils le peuvent aux dispositifs de son capitalisme - de son capitalisme total et impérieux.

Mais l’anonymat n’est jamais, faut-il souvent le rappeler, qu’une question tactique : il est aussi une affirmation du Commun, et de la nécessité de se fondre en lui - de disparaître, comme Homme ou Individu, dans les exigences de l’égalité ; et par là même, il est avant tout révolte contre la Reconnaissance – contre cette reconnaissance capitaliste d’une individualité spectrale qui se glisse peu à peu en nous à mesure que nous nous effaçons derrière le maillage serré des dispositifs, et qui nous dérobe à la puissance la plus dangereuse, la plus nuisible à l’hégémonie capitaliste : celle que nous redécouvrons à chaque fois que nous abandonnons notre individualité fantomatique à la faveur du Commun - où toutes et tous forment une communauté d'égaux.

En sorte que l’anonymat le plus banal est déjà manifestation d’une forme de vie hétérogène au capitalisme – d’une forme de vie qui déclare la guerre à l’Homme du capitalisme, à ses prédicats, à ses figures fictionnelles : à l’individu réalisé, au sujet rationnel, au citoyen politique. Et que jamais l’acte révolutionnaire véritable ne pourra ignorer cette puissance de l’anonymat – et du Commun-iste vers lequel il nous conduit.

mercredi 12 mars 2014

Le Parti nul et l'abandon de notre déclaration de guerre

« En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d'exploitation, de dépravation, de vice, d'inégalité en un mot - qu'elles ont déversé dans les cœurs de nous tous. Nous déclarons la guerre à leur manière d'agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l'exploité, la prostituée et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d'égalité. »

- Piotr Kropotkine, La morale anarchiste, 1889, page 44.

Déclarer la guerre « à leur manière d'agir, à leur manière de penser », est-ce vraiment investir leur structure, leur élection, leur bulletin de vote ? Déclarer la guerre « à tout ce flot de tromperie », est-ce vraiment exprimer notre rejet viscéral de leur système électoral à l'intérieur de ce même système ? Et expliquez moi s’il vous plaît, car je m’interroge : pourquoi ce désir d’être pris en compte par leur parlementarisme, celui que nous sommes appelés à combattre ? Pourquoi prendre parti pour un Parti qui a la prétention d’être la voix des « anti-systèmes » à l'intérieur de leur système ?

Je m’en doute bien, vous me répondrez alors en me parlant de « diversité des tactiques » et de toutes les belles idées complaisantes qui brouillent les lignes de partage, et qui nous laissent croire, à nous anarchistes, que la voie électorale n'est pas à combattre, mais à emprunter, comme n’importe quelle autre voie, pour propager la bonne nouvelle révolutionnaire - telle une voie de service parlementaire que l'on emprunterait avant de s’engager sur l'autoroute de la révolution.

Mais posez-vous la question un instant. Cette persistance d'un certain désir de reconnaissance à l'intérieur du système électoral, au sein de ce parlementarisme décadent que nous combattons, n'est-ce pas la conséquence immédiate du déversement « dans les cœurs de nous tous » de ce flot d'inégalité, de vice et de tromperie ? N'est-ce pas par là que nous succombons à la tentation d’imiter « leur manière d'agir » ? N’est-ce pas en effet intérioriser « leur manière de penser » ? N'est-ce pas en somme faire les beaux et les belles devant la bête à abattre, dans l'espoir que celle-ci nous prenne de pitié et finisse par nous écouter ?

Certes, nous ne voulons pas être assimilés à l’apathie que serait l'abstention. Mais qui opère cette assimilation ? Qui nous laisse croire à de tels mensonges ? N’est-ce pas le système électoral lui-même - ce système auquel nous avons déclaré la guerre à travers notre devenir anarchiste ? Et il faudrait maintenant se soumettre à son chantage ? Lui prouver que nous ne sommes pas apathiques, en adhérant aux règles du jeu qu’il a lui-même établies ?

Déclarer la guerre à celui qui nous domine - cet acte originel de l’anarchisme - n’est pas anodin. Et n’est pas non plus sans engagement : c’est s’engager à abattre sa domination sans jamais faire de concession. Et surtout, c’est refuser d’encore et toujours adhérer aux règles du système que le maître a lui-même mises en place pour nous dominer. Sinon notre déclaration de guerre n’est qu’impuissance, faiblesse, rugissement de tigre de papier. Et alors, nous continuons peut-être à déclarer une certaine hostilité à celui qui nous domine, mais nous persistons à le consacrer comme dominant – comme celui qui décide ce qui peut être dit et non dit, fait et non fait.

Si bien qu'avec le Parti nul, le problème est moins l’appauvrissement intentionnel de l’acte abstentionniste (par l’intégration loufoque de l’abstention à l’intérieur du système électoral) que l’abandon, avoué ou dissimulé, du geste premier du devenir anarchiste – celui de la déclaration de guerre. D’où une kyrielle de paradoxes : nous voulons ainsi prouver au système électoral notre absence d’apathie, alors que nous lui prouvons au contraire une accablante apathie, une misérable faiblesse; nous espérons par là exister à l’intérieur de son espace de visibilité, alors que nous lui concédons plutôt une absence, une impuissance à le déborder ; nous souhaitons en ce sens qu'il chiffre notre existence, et qu’il ne puisse plus s’en détourner les yeux, alors que nous nous assimilons plutôt à ses logiques, à ses règles et ses codes, et que nous allons jusqu’à purifier notre anarchisme de toute sa puissance révolutionnaire.

Cessons, ma foi, de nous conter des histoires. Et cessons aussi de camoufler la terrible vérité. Il n’y a qu’une seule façon d’émerger de l’apathie, et vous la connaissez très bien : c’est la solution de la rue. Par la manifestation et l’occupation. Par la déclaration de guerre : par son engagement politique et existentiel. Comme en 2012. Et tant aussi et longtemps que nous refuserons ce constat brutal, le capitalisme qui rêve à la société homogène, au monde des dispositifs et du travail intégral, et qui assume totalement la guerre qu’il mène contre nous, contre nos formes de vie et nos volontés révolutionnaire, bref, ce capitalisme contre lequel nous luttons gagnera, lui, du terrain. Et nous, nous en perdrons.

jeudi 6 mars 2014

Réflexion sur le fascisme embryonnaire en Ukraine



Sur la question de l’Ukraine, on a peut-être droit à la propagande russe, à sa théorie « complotiste » qui voudrait que l’occident ait fomenté un coup d’état, téléguidé depuis Washington, Paris et Berlin, et dont la réalisation sur le terrain fut le fait de bandits d’extrême droite qui parcourent aujourd’hui les rues de Kiev. Mais on a aussi droit, ne l’oublions pas, à l’autre machine propagandiste, celle-là occidentale – cette propagande qui est la nôtre, et de laquelle nous avons tant de mal à nous arracher.

Cette propagande-là, elle nous dit au contraire que l’incarnation du mal dans le présent conflit, c’est la Russie post-soviétique : cette Russie qui souhaite à tout prix défendre ses positions impériales, quitte à annuler une révolution, et même à initier une guerre dont les retentissements mondiaux auront lieu le jour où la patience occidentale rencontrera les limites de sa généreuse tolérance.

Au plus près de nous, et dans sa forme la plus pure, on a pu contempler cette interprétation occidentale de la situation ukrainienne sous la plume de Ruda dans la Presse, et de Brousseau dans le Devoir. Un peu plus loin de nous, je l’ai aussi rencontré sur le site du Nouvel Observateur, sous la plume de Pascal Riché.

Selon ces journalismes, la présence fasciste, sur Maiden, n’existe pas, ou du moins sous une forme massive; elle ne doit en fait son existence idéologique qu’à la théorie « complotiste » de la Russie. Jugement brutal et catégorique qui tombe comme le poids d’une autorité morale – de cette autorité qui remet les pendules à l’heure.

Mais dans le brouillard politique d’une insurrection triomphante, qu’elle soit fasciste ou révolutionnaire, les jugements aussi tranchés se défendent mal. Des puissances politiques naissent alors d’un seul coup ; d’autres disparaissent avec le même empressement ; et souvent celles qui sont victorieuses au début finissent elles-mêmes par s’effondrer. Les Jacobins, dont le célèbre parcourt fut à la fois fulgurant et retentissant lors de la Révolution française, ne forment qu’un exemple parmi tant d’autres de ce phénomène. Ce qui était il n’y a pas si longtemps marginal se voit un jour porté aux nues jusque dans les loges du pouvoir, et le lendemain catapulté dans les musées poussiéreux de l’histoire.

Dans ces circonstances troublées de l’insurrection, puissance de rue et puissance d’État demeurent ainsi en tension permanente. Et quand l’Ordre policier vacille et que la puissance de l’État s’effondre, comme en Ukraine en ce moment, la rue s’arroge une puissance nouvelle – une puissance que nous ne connaissons point ici, en ces pays où la puissance de l’État traverse les décennies et même les siècles sans jamais faillir. Souvent, cette puissance est synonyme d’émancipation : lors de la Commune par exemple, ou encore lors de la révolution espagnole avant que celle-ci ne s’efface dans le drame de la guerre civile.

Mais parfois elle sombre aussi, à plus ou moins long terme, dans un processus réactionnaire qui travaille aussitôt à reconstruire l’État, au prix souvent d’une répression sanglante des forces révolutionnaires. Et à force de voir dans les rues de Kiev des milices en armes habillées en treillis et souvent décorées de signes clairement fascistes, et de lire les témoignages de camarades sur place qui jurent s’être faits expulser de Maidan sous la menace de gorilles fascistes, j’en viens à me persuader que la voie réactionnaire est celle qu’a malheureusement emprunté l’insurrection ukrainienne.

Et de grâce, permettez-moi d’avancer cette thèse sans m’obliger à prendre davantage parti pour les russes, ni d’ailleurs pour le fascisme rouge qui semble germer au même moment dans l’est de l’Ukraine, en ce pays qui sort tout juste d’un siècle de totalitarisme.

Vous me dites que ces milices fascistes demeurent, pour l'instant, composées de marginaux ? Citons ici Arendt, que nous pouvons difficilement soupçonner de mal connaître l’histoire du fascisme : « À ses origines, le Parti d’Hitler, presque exclusivement composé d’inadaptés, de ratés et d’aventuriers, constituait bien cette armée de bohèmes qui n’était que l’envers de la société bourgeoise (…) » (Le système totalitaire, p. 40).

Vous me dites que leur programme est confus, ou qu’il n’est pas clairement fasciste ? Je vous répondrai une nouvelle fois à travers une citation d’Arendt : « Lorsque Hitler organisa graduellement le mouvement nazi à partir à partir des effectifs obscurs et un peu fêlés d’un parti typiquement nationaliste, son exploit consista à décharger le mouvement du programme initial du parti, sans le changer ou l’abolir officiellement, mais simplement en refusant d’en parler ou d’en discuter les points, dont le contenu relativement modéré et la phraséologie furent bientôt passés de mode. ». Ou encore : « Le premier à considérer programmes et plates-formes comme d’inutiles chiffons de papier et de gênantes promesses qui contredisaient le style et l’élan du mouvement fut Mussolini avec sa philosophie fasciste de l’activisme et de l’inspiration puisée au moment historique lui-même. » (Le système totalitaire, p. 47-48)

Vous me dites enfin que leur seul pouvoir est au niveau primitif de la rue, et qu’ils sont encore loin d’avoir un poids parlementaire ? De fait, c’est déjà mal connaître la dynamique du fascisme que de poser ainsi le problème. Toujours Arendt, sur la montée du nazisme : « [La] terreur massive, qui fonctionnait sur une échelle relativement réduite, grandit régulièrement, car ni la police ni les tribunaux ne poursuivaient sérieusement les délits politiques commis par la « droite ». Cette terreur était précieuse en tant que « propagande de puissance », selon la juste expression d’un publiciste nazi : la population s’apercevait que les nazis étaient plus puissants que les autorités et qu’il était plus sûr d’être membre d’une organisation paramilitaire nazi que d’être un loyal républicain ». (Le système totalitaire, p. 70).

L’histoire moderne de ces réactions politiques à l’œuvre révolutionnaire est malheureusement riche. Mais je voudrais, pour finir, m’arrêter un instant sur un cas précis : la réaction qui eut court dans l’Italie des années 20 à la suite de l’échec révolutionnaire de l’après-guerre, et qui initia la naissance du fascisme des chemises brunes de Mussolini.

Pourquoi ce cas précis ? Car là aussi le fascisme fit une apparition aussi soudaine que nébuleuse, et là aussi les journaux aux prétentions libérales banalisèrent hâtivement le phénomène fasciste, trop heureux qu’ils furent de célébrer ses premiers effets politiques, en l’occurrence la répression de l’agitation révolutionnaire qui secouait alors l’Italie.

Lors de la montée des chemises noires de Mussolini, on lit ainsi dans les pages sérieuses du Figaro, le 28 mars 1921: « On assiste en Italie à une sérieuse réaction du pays tout entier contre la tyrannie socialiste. Le mouvement révolutionnaire de l’an dernier paraissait être uniquement dirigé contre les profiteurs de la guerre, les requins ; l’opinion publique l’avait accueilli presque avec faveur (…). Très vite, devant les excès commis par les rouges, le pays comprit qu’on allait détruire toute son énergie industrielle et il s’est ressaisi. Les fascistes ont donné à la bourgeoisie trop longtemps brimée les chefs qu’elle cherchait. (…) Parmi les fascistes, on compte des hommes venus de tous les partis, mais qu’une juste horreur des doctrines moscovites a conduits au nationalisme ».

Même indulgence à l’égard des chemises brunes, et de leur terreur réactionnaire, dans le journal Le Temps, ou encore dans L’écho de Paris, deux autres quotidiens français à la distribution jadis généreuse (voir Pierre Milza, Le fascisme italien et la Presse Française, Éditions complexe, p. 52 et suivantes).

Même complaisance dans les journaux américains. Les correspondants du New York Times en Italie demeurèrent au départ favorables à Mussolini ; et de manière générale, la presse américaine approuva son coup d’état (voir Diggins, Mussolini and Fascism – the view from america, Princeton University Presse, p. 22 et suivantes).

À la terreur rouge, disaient alors les journalistes, répond la terreur brune – cette terreur fasciste commise par des « hommes venus de tous les partis », et qui sauvera le capitalisme italien et traitera communistes et anarchistes italiens de telle façon à les éliminer de la surface politique du pays. On pardonnera ainsi les exactions répétées du fascisme, ou encore sa « propagande de puissance ». On banalisera aussi la nébuleuse autoritaire que formera son programme politique.

Et pourquoi cette banalisation ? Car les fascistes attaquaient alors les ennemis du capitalisme occidental, et les tolérer signifiait, du moins à court terme, une défense des intérêts occidentaux contre les intérêts « moscovites ».

Et pourtant, malgré cette banalisation dans les journaux libéraux, on savait déjà dans les milieux révolutionnaires ce qui se tramait, encore sourdement, dans le programme fasciste italien.

L’Humanité, célèbre journal communiste, est d’une clarté sans équivoque le 15 main 1921 : « Le programme des fascistes, tout de conservation et de réaction, les a amené nécessairement, malgré l’idéalisme de certains d’entre eux, à servir d’instrument de classe à la grande finance, à la grande industrie, à la grande propriété terrienne. (…) Le fascisme d’aujourd’hui se voue tout entier à ce but matériel : sauver l’État bourgeois de la faillite. Il est évident que ceux qui poursuivent un tel objectif ne sauraient que s’entendre avec les capitalistes et devenir leur instrument. Il n’y a pas là seulement un résidu de l’esprit belliqueux comme le laissent entendre certains socialistes : c’est l’acuité de la lutte des classes qui provoque le besoin de se défendre par la force ».

De cette histoire sur la réception immédiate du fascisme, j’espère ainsi que nous saurons prendre leçon.