lundi 23 mars 2015

Appel à la grève illégale


Publié sur www.littor.al le 23 mars 2015

Rappel à l’ordre des quelques syndicalistes en faveur de la grève, invitations à dépêcher les flics sur les lignes de piquetage, menaces d’expulsions politiques à l’UQAM : nous voilà déjà sur la ligne de front, là où nous essuyons les coups de leur légalité, là où nous résistons à leurs ordres, là où nous encaissons les sentences de leurs lois. Nous voilà déjà là où nous convoient irrémédiablement nos devenirs révolutionnaires. Nous voilà déjà au seuil de l’illégal, en ce lieu de rupture où s’entrechoquent les irréconciliables volontés, où chaque grève, chaque piquetage ou blocage, chaque manifestation déclarée illégale, nous oblige non seulement à l’expérience de la mise en jeu, à la crainte du coup de matraque, mais aussi à la fierté de la résistance, au courage physique de celles et ceux qui font corps contre leur force policière.

Illégale, notre grève l’est déjà. Et leur légalité, elle s’abat déjà sur nous, se décline déjà en plusieurs séquences répressives. Leurs injonctions s’abattent sur nous, légalement. Leurs directions nous menacent d’expulsions, légalement. Leurs flics nous piègent dans leurs souricières, légalement. Nous sommes devenus illégaux par le fait même de leur répression et de leur condamnation. « Grève illégale, occupation illégale, manifestation illégale », qu’ils beuglent sans cesse çà et là. C’est dorénavant limpide de clarté, et même lumineux de vérité:toute grève est dorénavant illégale, et tout ce que la grève promet, tout ce qu’elle propage de puissance aussi.

L’idée même de grève légale fait rire les plus lucides tant elle est devenue un mariage de force, tant elle est l’artifice d’une réconciliation forcée entre deux idées antagonistes. Une grève en tout point légale n’est plus qu’une impossibilité : une impuissance dont le pouvoir se délecte. Une grève légale ne peut rien, et n’a jamais rien pu, contre l’ère réactionnaire, contre sa déferlante qui nous engloutit jusqu’à l’effacement. Car vouloir combattre l’ère réactionnaire, lui survivre par-delà ses ordres, c’est déjà s’installer dans l’illégalité. C’est déjà se risquer aux coups de matraque. C’est déjà s’exposer à l’arbitraire de leur répression. Cela est l’évidence de celles et ceux qui luttent, de celles et ceux qui se font coffrer manif après manif, de celles et celles sur lesquels s’abattent les menaces d’expulsions politiques.

Si bien qu’un appel à la grève légale n’est doué d’aucun potentiel révolutionnaire. D’aucune puissance qui s’élève contre leur répression. D’aucune faculté à abattre le monde existant. Et n’a pour seule vocation de répéter le cycle bien connu de nos défaites passées.
Cessons, ma foi, de nous raconter des histoires, de vivre dans l’illusion légaliste. Soyons réalistes et stratégiques. Et faisons preuve d’intelligence politique. Une grève au potentiel révolutionnaire échappera sans cesse aux impératifs de l’ordre, et tombera sinon dans l’illégalité la plus réprimée, du moins en dehors des critères de la légalité. Une grève au potentiel révolutionnaire est une lutte, un combat, une déclaration de guerre au monde existant. Une grève révolutionnaire ne se meut en vertu d’aucune légalité, et se construit même, sur la durée, contre elle et contre le couperet attendu de sa loi spéciale.

Oui, appelons à la grève illégale.

Assumons nos devenirs révolutionnaires jusqu’à leurs termes irrémédiables, le devenir prédateur, le devenir meute, le devenir illégal. Grève étudiante ou grève du travail, grève humaine ou grève inversée, toute grève deviendra illégale quand elle affectera la cohérence de leur monde. Et toute grève gagnera en puissance en persévérant dans l’illégalité, en l’apprivoisant comme sa situation la plus intime et la plus naturelle.

La grève étudiante n’aura de sens qu’en endossant de tels devenirs révolutionnaires, illégaux, prédateurs. Seulement ainsi, nous gagnerons contre la direction de l’UQAM et annulerons ses expulsions politiques. Seulement ainsi, nous nous solidariserons vraiment avec les rares travailleurs qui braveront l’interdit de grève. Et seulement ainsi, nous nous rassemblerons autour d’enjeux qui feront survivre la grève par-delà ses deux premières semaines.

jeudi 26 février 2015

Ode à l'UQAM

Quand j’ai pris connaissance de la lettre des quatorze profs de l’UQAM, je ne m’en suis guère offusqué. C’est du réchauffé, me suis-je dit. Une telle lettre était même attendue. Prévost, De Block, Bauer, Couture, qui d’autres pour l’écrire ? Nuls autres ! Ils remplissent même leur fonction à merveille, ai-je alors pensé. Rien de plus, rien de moins. Et tels des chiots de garde, pour reprendre Nizan, leurs timides jappements trouveront naturellement échos dans les cris primaires de la droite tapageuse.

Mais j’avais mal mesuré, voyez-vous, combien une partie de la gauche, de la gauche à l’esprit étriqué, toujours drapée dans les vertus d’une moralité si démocratique, toujours assommante avec ses bons sentiments et ses désirs de justice libérale, – j’avais mal mesuré, dis-je, combien cette gauche avait tout le potentiel pour embrasser une telle caricature de la situation : une telle caricature dessinée dans le seul but d’ameuter les libidineux de l’ordre et autres frileux partisans – oh combien nombreux à la direction de l’UQAM ! – du resserrement de la sécurité.

Selon cette vénérable gauche, il y aurait un malaise à l’UQAM. Et ce malaise aurait pour origine les anarchistes, les radicaux, les masqués, les vandales : tous ceux et toutes celles qui ne respectent ce que la gauche progressiste, elle, respecte à tout prix, la démocratie, le vivre ensemble, le dialogue. Chaque mouvement doit se remettre en question pour progresser et admettre ses écarts, prétend-elle. Et les luttes de l’UQAM seraient de ces écarts : des égarements dont nous devrions nous repentir.

Or, il faut relire Prévost pour comprendre à quelle caricature cette honorable gauche donne raison : « Depuis quelques années, en effet, notre université est en proie aux agissements d’une minorité: empêchement du déroulement des cours par des commandos autoproclamés et parfois masqués, intimidations, harcèlement, bousculades, actes de vandalisme et saccages, perturbations de réunions et de conférences, grèves à répétition. ». 

Rien de moins que des commandos : des commandos qui feraient respecter des votes de grève ! Des hordes ! écrit-il aussi plus loin. Des hordes qui saccageraient jusqu’à épuiser les maigres ressources de l’UQAM ! Un peu plus, et je vous jure qu’on penserait lire la description du peuple de Paris dans un pamphlet réactionnaire du 19e siècle. Même choix lexical, même mépris qui caricature à dessein, même décalage avec le réel.

Et Bauer, sioniste convaincu qui supporte la guerre et la politique de colonisation d’Israël et qui traite de débile toute personne d’avis contraire, de dévoiler dans le JDM d’hier l’intention dissimulée de cette lettre : « On nous promet maintenant une grève générale pour le printemps. Cela nuit objectivement à la qualité de la formation et à la valeur du diplôme ». Et Martineau, dans même la feuille de choux, de vomir à son tour sur la vermine révolutionnaire. Et Marie-France Bazzo et Josée Boileau d’en rajouter ce matin.

Voulez-vous que je vous dise ? Cette alliance entre la droite de l’ordre et la gauche de la morale, c’est avec elle qu’il faut rompre si nous désirons, un jour, gagner nos luttes. Il faut rompre avec l’unité fictive d’une société à préserver. Il faut rompre avec l’idée qu’il persisterait un dialogue à entamer. Il faut rompre avec la moralité d’une action politique intégralement neutralisée. Avec Bauer le colonisateur, avec le sous-ministre conservateur, avec la direction de l’UQAM et son hymne à l’entreprise, il n’y a plus de dialogue possible. Il y a seulement un conflit, une lutte, un rapport de force : des interprétations irréconciliables du monde.

Voulez-vous que je vous dise ? Ce qui se passe à l’UQAM, c’est ce qui devrait être partout ailleurs. Dans les universités, dans les CÉGEP. Dans tous les milieux de travail où il y a des luttes syndicales. Je ne vous parle pas de lutte armée ni même d’émeutes, non, je vous parle de l’UQAM : je vous parle de faire grève, de maintenir cette grève coute que coute et d’en assurer le respect par tous les moyens nécessaires. Je vous parle d’exister : de refuser physiquement leurs ordres, de nuire à leur plan, de perturber leurs réunions et leurs salons. Je vous parle d’investir les lieux où nous ne sommes pas invités et de s’encagouler pour se dérober aux yeux de leurs caméras. Je vous parle d’assumer le conflit jusque dans l’affrontement, de vivre le rapport de force, de se mettre en jeu.

Vous voulez que je vous dise ? Quelle que soit notre stratégie révolutionnaire (réformiste, anarchiste, communiste), l’UQAM, c’est déjà la révolution, sinon sa forme la plus minimale. À l’échelle québécoise, c’est l'un de nos modèles. Et le Printemps 2015 diffusera ce type de lutte à travers le Québec. Ou le Printemps 2015 ne sera pas. Moins il y aura d’UQAM, moins il y aura de révolution. Mais plus il y aura d’UQAM, plus il y aura de révolution. Celles et ceux qui vous disent le contraire, ils vous mentent : ils veulent peut-être une autre teinte de libéralisme, ou une autre variante de capitalisme. Mais de la révolution, ils n’en veulent pas.


jeudi 22 janvier 2015

Au-delà du mirage Syriza : les sourds périls de la réaction


Depuis l’annonce des élections grecques, les enthousiastes de Syriza (le parti des sociaux-démocrates grecs) se font nombreux, et même entendre de part et d’autre de l’Europe. Oh que ce parti incarne le fol espoir de toute la gauche européenne ! Oh qu'il panse les douloureuses plaies ouvertes par la montée du FN en France, des néo-nazis en Ukraine et des islamophobes en Allemagne ! La Grèce meurtrie, la Grèce défigurée, la Grèce épuisée par tant d'années de crise, de chômage et de secousses émeutières verrait ainsi poindre, dans l’horizon vénérable des prochaines élections, les jours heureux du socialisme. Nouvelle internationale, clame-t-on par ici ; retour du socialisme en terre d’Europe, annonce-t-on par là. Et le président de Syriza, Alexis Tsipras, de proclamer, pour ajouter l’espérance à l’enthousiasme, que la victoire éventuelle de son parti signifierait la victoire sur le fascisme. Rien de moins ! La victoire sur les bandes armées d’Aube Dorés ! Sur les gorilles sans cervelles qui courent les rues d’Athènes à la recherche de peaux basanés à tabasser ou d’anarchistes à éclater !

Contre le capitalisme, contre son terrifiant rouleau compresseur, et contre, donc, la déferlante brune qui se déverse sur l’ensemble de la vieille Europe, Syriza nous invitent ainsi à pratiquer une vieille stratégie : à pratiquer la stratégie des urnes et du pacifisme. Point de combats de rue avec les fascistes ici, ni d’affrontements avec l’État moderne non plus. Calme et quiétude dans la lutte : la révolution comme marche sereine dans un boisé champêtre vers la clairière illuminée du socialisme.

Luxembourg et la vieille stratégie éprouvée

Merveille des merveilles, donc, que cette stratégie aux milles promesses. Pour le grand bonheur de la petite bourgeoisie foudroyée de peur devant la si monstrueuse violence de la résistance, elle se réaliserait dans le confort cotonneux de la voie parlementaire. L’organisation démocratique des masses autour d’un parti parlementaire, leur éducation à travers une propagande bien diffusée, leur mobilisation par millions lors des élections, le déclenchement ici et là – si besoin – de quelques grèves – impérativement pacifistes bien sûr – et l’acquisition tendancielle des pouvoirs de l’État jusqu’au grand soir : voilà les quelques voies à suivre, selon nos bons parlementaires de gauche, pour que la révolution se matérialise et que le fascisme se dissipe dans le bonheur partagé du socialisme d’État.

Mais voilà aussi une vieille stratégie éprouvée, répliquait déjà Rosa Luxembourg au début du dernier siècle. Et nous pourrions même ajouter un siècle plus tard : voilà une vieille stratégie périlleuse, et même dangereuse, tant elle a alimenté, au lieu de le combattre, le fascisme dans les pays où elle a été mise en œuvre avec rigueur et dogmatisme.

À la stratégie sociale-démocrate usée et éprouvée – cette même stratégie qu’elle défendait jadis – Luxembourg reprochait le confort parlementaire, et sa tolérance de la paix capitaliste, voire son obstination légaliste : son refus de comprendre la révolution comme un affrontement inévitable avec les forces au pouvoir et leurs réactions fascisantes, et son fantasme entêté d’une révolution qui se réaliserait dans la douceur de la paix électorale – de cette paix imaginaire, et à toute fin pratique introuvable.

Déjà, en 1905, Luxembourg esquissait, à la suite d’une réflexion sur la révolution manquée en Russie, une théorie de la révolution comme expérience à pratiquer – comme expérience à cultiver et à propager. Point de révolution achevée, répétait-elle, sans expériences préalables, sans grèves révolutionnaires, même réprimées, qui auront appris au prolétariat à se battre, à affronter les forces de l’ordre capitaliste. Point de révolution victorieuse de 1917 sans tous les apprentissages de la révolution manquée de 1905.

Mais ce qui semblait d’une évidence manifeste pour Luxembourg ne l’était pas pour la plupart des sociaux-démocrates allemands. On lui brandissait les excellents résultats électoraux. On lui rappelait les meilleures conditions de travail. On lui infligeait le sermon légaliste du pacifisme. Mais elle répliquait alors avec une fougue sans pareille : « C'est seulement dans l'explosion volcanique de la révolution, martelait-elle, qu'on s'aperçoit quel travail rapide et approfondi la jeune taupe avait exécuté. Et combien gaiement est-elle en train de saper le sol sous les pieds de la société bourgeoise d'Europe occidentale. Vouloir mesurer la maturité politique et l'énergie révolutionnaire latente de la classe ouvrière à l'aide de statistiques électorales et de chiffres de membres des sections locales, c'est vouloir mesurer le Mont Blanc à l'aide d'une aune de tailleur. »

Et l’histoire lui donnera raison. Il ne saura même y avoir d’équivoque sur la question : la social-démocratie allemande tant respectée, tant admirée durant la IIe internationale, et qui a longtemps été, toujours selon les mots de Luxembourg, « l’orgueil de chaque socialiste et la terreur des classes dirigeantes dans tous les pays », bref, cette social-démocratie, ses prétentions à la révolution, ainsi que toute la société allemande, seront balayées par le souffle foudroyant du nazisme. Ernest Mandel, dans sa vieille vulgate marxiste – qu’on lui pardonnera ici—, résume avec éloquence l’histoire de cet effondrement, son enchainement malheureux et ses causes les plus profondes : « On ne peut apprendre à nager sans se mettre à l'eau; on ne peut acquérir une conscience révolutionnaire sans expérience d'actions révolutionnaires. Si dans l'Allemagne entre 1905 et 1914 il était impossible d'imiter 1905, il était parfaitement possible de transformer de fond en comble la pratique quotidienne de la social-démocratie, de la réorienter vers une pratique et une éducation de plus en plus révolutionnaires, préparant les masses à l'affrontement avec la classe bourgeoise et l'appareil d'État. En refusant d'opérer ce tournant, en se cramponnant à des formules qui perdaient de plus en plus tout sens réel, concernant la victoire "inévitable" du socialisme, le recul "inévitable" de la bourgeoisie et de l'État bourgeois devant la "force tranquille et pacifique" des travailleurs, les dirigeants du S.P.D. (le Parti des sociaux-démocrates) ont, au cours de ces années décisives, semé la graine qui a produit les récoltes amères de 1914, de 1919 et de 1933. »

Dans l’obstination légaliste des sociaux-démocrates allemands, dans l’intransigeance de leur pacifisme moral, dans leur confiance surfaite par les résultats électoraux, bref, dans la stratégie social-démocrate sommeillait ainsi une impuissance – celle qui ne saura freiner la Guerre mondial de 1914, ni achever la révolution de 1919, ni même freiner la déferlante du nazisme en 1933. Et encore pire : il y avait peut-être là, comme effacé sous le vernis vertueux d’une telle stratégie, un amour de l’Ordre et de l’État : conserver le mouvement révolutionnaire dans une condition léthargique, lui interdire une pratique révolutionnaire à travers la grève sauvage, ou sinon le décourager à emprunter les chemins houleux de cette voie par trop incertaine pour les amoureux de l’ordre, c’était l’affirmation d’une compréhension étatiste de la révolution. Et surtout : c’était, pour les sociaux-démocrates, préparer le terrain de leur ascension au pouvoir, et s’assurer – consciemment ou non – qu’aucune turbulence révolutionnaire n’affecterait leur emprise sur l’État une fois qu’ils seraient dans les hauteurs enivrantes du pouvoir.

Aucune surprise, alors, si les fanatiques de la tactique des urnes et du pacifisme furent, à plusieurs égards, les mêmes qui réprimèrent la révolution spartakiste de Berlin, de 1919, et assassinèrent les révolutionnaires, telle Rosa Luxembourg, qui refusèrent le pouvoir de l’État capitaliste – qu’il fût social-démocrate ou non. Une ascension électorale au pouvoir ne pouvait apprécier l’œuvre d’une insurrection révolutionnaire. Un amour de l’ordre ne pouvait tolérer une lutte contre l’État moderne.

Syriza et l’amour de l’ordre et de l’État

Or, c’est justement un tel amour de l’ordre et de l’État – déjà embryonnaire dans la tactique si vertueuse des urnes et du pacifisme – que nous devrions aujourd’hui redouter chez Syriza. Et cela pour deux raisons liées l’une à l’autre, et qui s’entremêlent jusqu’à dessiner des jours sombres, et pour le moins cauchemardesques, dans l’horizon socialiste de la Grèce – comme nous ont déjà tant habitué les révolutions ratés du siècle dernier.

Première raison : le haut potentiel – sans cesse sous-estimé par nos réformistes locaux – de trahison que représente aujourd’hui Syriza – de trahison face à l’ordre néolibérale et ses dictats impérieux. Pourquoi ? Car il n’y aura d’espoirs socialistes, mêmes minces et mouchetés d’autorité, sans une sortie claire et nette de l’euro. Or rien n’est moins sûr en cas d’élection de Syriza, si l’on suit la logique de compromis qui est déjà entamée au sein du Parti. « Mais que veut Tsipras exactement ? demande l’économiste Frédéric Lordon. Tendanciellement de moins en moins, semble-t-il. En deux ans, Syriza est passé d’une remise à plat complète du mémorandum à un très raisonnable rééchelonnement de la dette détenue par les créanciers publics. » Et toujours Lordon : « Ce sera donc l’euro et la camisole, ou bien aucun des deux. Or rien ne semble préparer à ce second terme de l’alternative si l’on considère et la dérive politique de Syriza et le prétexte que lui donnent des sondages assurant que la population grecque demeure très attachée à la monnaie unique – et pour cause : Syriza, dérivant, a de fait abandonné de produire l’effort requis pour ancrer l’abandon de l’euro dans l’opinion comme une option possible, conformément par exemple à une stratégie d’affrontement gradué, au bout de laquelle l’arme ultime de la sortie est indiquée comme fermement intégrée à l’arsenal d’ensemble. » (Blog de Lordon, 19 janvier 2015).

Deuxième raison : la frange massive du mouvement révolutionnaire grec qui refusera, fût-ce d’un seul pouce, de plier devant les injonctions de l’Union européenne. L’ardeur farouche et implacable de cette frange. Son sens aigue de la lutte révolutionnaire. Et avant tout : son mépris pour la trahison attendue de Syriza. En d’autres mots, la mouvance anarchiste d’une part, et le Parti communiste d’autre part, ou la nébuleuse hétérogène et conflictuelle qu’ils forment pour le meilleur et pour le pire, et qui sait faire démonstration de sa puissance – rappelons seulement les émeutes du 6 décembre dernier –, ne s’effacera pas par magie des boussoles politiques de la Grèce après l’éventuelle élection de Syriza. À l’inverse, elle ne sera que plus sensible aux signes avant-coureurs de l’éventuelle trahison du pouvoir social-démocrate.

Deux raisons qui s’entremêlent, dis-je. Et pour cause : à moins d’un sursaut de réalisme dorénavant inespéré, tous les signes portent à penser que Syriza voudra réconcilier l’irréconciliable : l’Euro et le socialisme, la camisole de force et la rupture avec l’ordre néolibéral. Et nous pouvons être certains qu’en de telles circonstances, il y aura un refus d’indulgence à l’égard de la trahison. Comme dans l’Allemagne de 1919, une frange massive du mouvement révolutionnaire refusera l’autorité étatique d’un éventuel gouvernement social-démocrate qui lorgnera peu à peu vers les perfidies et autres tromperies. Et comme en 1919, cette dissidence alimentera les conflits fiévreux, et peut-être sanglants, entre une gauche au sommet de l’État parlementaire, orgueilleuse malgré ses lâchetés, et un mouvement révolutionnaire en lutte contre son ennemi le plus intime.

La réaction ou la restauration de l’ordre

Soyons-en sûrs : d’une telle lutte fraternelle nul ne sortira vainqueur. Ni les sociaux-démocrates, ni les révolutionnaires. Le gouvernement social-démocrate cherchera-t-il à contenir la rue qu’il se butera à sa ferveur, à sa dureté, à sa violence ; les éléments révolutionnaires de la rue chercheront-ils à contrer la trahison qu’ils s’écraseront sur la puissance de l’État, sa force répressive, sa violence inouïe. Et, de fait, il ne peut y avoir qu’une seule triomphante à l’issue de cette lutte : la réaction. Oui, la réaction fascisante : cette variable sans cesse ignorée dans l’équation ! Je parle ici des éléments déjà organisés et résolus qui s’affirmeront le jour venu comme les garants de l’ordre que la révolution avortée aura affecté. Je parle ici de tout ce qui tourne, de près ou de loin, autour d’Aube dorée : ses membres connus ou inconnus, ses fidèles ou autres partisans potentiels parmi la peuple mais aussi dans la police et l’armée – celles et ceux que Syriza promet joyeusement d’abattre sans même un germe de combats. Tel un mal s’évaporant dans l’ivresse de la victoire électorale. À travers les compromis et les demi-mesures. Au sein de l’Europe capitaliste. Avec les maux qui persisteront à coup sûr.

Et pourtant, on le sait : historiquement, les apprentis fascistes prennent toujours force et puissance quand la gauche au pouvoir se ramollit jusqu’à oublier ses premiers élans révolutionnaires. Souvenons-nous de la tragique débâcle des vieux sociaux-démocrates allemands : entre mai 1928, quand le social-démocrate Hermann Müller devient chancelier d’Allemagne, et mars 1933, quand Hitler remporte les élections législatives, le vote en faveur des nazis passent, en l’espace de 5 ans, de 2,6% à 43,9%. La recette du conte de fée nazi ? D’abord un opposition franche au plan Young des sociaux-démocrates : un plan mitigé de réductions et de rééchelonnements de la dette allemande. Puis, des coalitions inattendues, et même impensables quelques années plus tôt, entre ultraconservateurs contre un pouvoir social-démocrate qui s’était compromis dans un plan qui n’avait su rompre les chaines de l’Allemagne. Une crise économique majeur aussi. Et surtout, une propagande de puissance : des bandes armées qui terrorisaient juifs et gauchistes de tout acabit dans les rues. Qu’on se souvienne également des socialistes italiens avant leur éradication par les chemises brunes de Mussolini. Ou encore, des sociaux-démocrates espagnols avant le coup d’État fasciste de 36. Leur point commun : un vertige paralysant devant le beau risque de la rupture. Plutôt plier à moitié que rompre avec l’ordre existant. Et à la fin, quand tout dérape dans la folie, parlementer avec le péril brun au lieu de l’abattre de sang froid.

Certes la configuration politique actuelle est inédite, l’analogie avec les débuts du 20e siècle relative et sans doute usée, les forces fascisantes depuis lors bouleversées. Mais la réaction, elle, demeure un effroyable péril si Syriza s’entête à conserver l’euro, à vouloir réconcilier irréconciliable, à promettre l’impossible : le socialisme dans l’Europe capitaliste. Que faire alors, sinon anticiper cette réaction pour mieux la combattre ? Se garder de lutter contre toute trahison pour éluder le risque des déchirements ? Difficiles et acerbes questions, me direz-vous. Mais inquiétons-nous seulement, pour l’instant, du silence qui enveloppe aujourd’hui la possibilité d’une telle réaction. Comme si l’histoire récente n’existait que dans les livres poussiéreux des bibliothèques perdus et n’avaient de sens pour nous – révolutionnaires du 21e siècle – qu’à titre indicatif.

Sans doute est-ce là – je veux dire ce silence – le contrecoup de l’espoir surfait que d’aucuns partagent, aussi bien que le fruit de l’indifférence à laquelle les plus pessimistes se cramponnent. Pourtant, de quelque camp politique que nous soyons, l’ascension éventuelle de Syriza au pouvoir aura ses effets inévitables : des lignes de partage se déplaceront, des inédits politiques apparaîtront, des camps s’écrouleront et d’autres naîtront. La Grèce est sur la ligne crête de notre époque : ce qui s’y joue aujourd’hui dévalera un jour ou l’autre sur le reste de l’Europe. Si Syriza, par une quelconque intervention divine, brise définitivement les chaines qui asservissent la Grèce à l’Europe capitaliste, toute la gauche parlementaire occidentale s’en trouvera rehaussée – les sociaux-démocrates espagnols de Podemos en premier lieu. Si, au contraire, des luttes fraternelles jaillissent entre gauchistes et anarchistes, tout le mouvement révolutionnaire européen tanguera vers le précipice des déchirements. Et de la même façon : qu’une réaction d’extrême droite achève la rupture avec l’Europe des banquiers – après une trahison de la gauche parlementaire –, et le fascisme embryonnaire et ses déclinaisons multiples – même conflictuelles – y trouveront le tremplin pour se diffuser peu à peu à travers le continent. Comme la peste brune de jadis. De ville en ville et de pays en pays. Traversant frontière après frontière, telle une infection maligne que nous aurons d’autres choix que d’abattre en plein vol. Comme naguère en Espagne se jouera ainsi en Grèce, dans les prochaines années, un moment de basculement. Une décision sera prise. Quelque chose d’irréversible aura lieu. Et seuls les aveugles au pays de la politique se refuseront à fixer leurs regards sur les devenirs, heureux ou malheureux, de Syriza.

vendredi 3 octobre 2014

Pourquoi les policiers ne seront jamais nos alliés


Voilà, le jugement est tombé, autoritaire et irrévocable, aussi brutal qu’une masse qui s’écrase : 6 pompiers seront congédiés à la suite de la prise d’assaut de l’hôtel de ville. Le message est d’une transparence décomplexée dans ses intentions, et c’est le pouvoir qui parle : « Certes vous pouvez toujours essayer de vous révolter, dit-il avec sa suffisance habituelle, mais nous pouvons briser vos vies, saccager vos rêves et vos aspirations. ». Pour un frisson de liberté, pour l’expression d’une juste colère à l’aune des promesses brisées, le pouvoir se permet de vous jeter dans les régions sombres et oubliées de la précarité ordinaire : sans emploi du jour au lendemain, chômeur avec famille à charge, tout le poids d’une hypothèque sur les épaules, d’une hypothèque qui devient tout à coup une montagne.


On parle de saccage pour quelques vitres brisées, on parle de trouble à l’ordre démocratique, on parle d’intimidation. Les accusations habituelles, connues, attendues. Et pourtant, aucun parlementaire, à l’exception d’un simple accrochage, n’a été atteint dans son intégrité physique. Coderre a même eu le temps de faire la moue pour les lentilles qui pétillaient de joie devant son impuissance. Pompiers et cols bleus ne sont pas à confondre avec les frileux et maigrelets étudiants, ils ne sont pas faits du même moule : ils leur eussent été possible de frapper plus fort, de s’emporter jusqu’à l’excès. Mais ils ont seulement déroulé une banderole en essaimant l’hôtel de ville de leurs revendications. En termes clairs : il n’y a pas eu mort d’homme, ni même l’ombre d’un blessé.

Et le plus significatif dans cette histoire, c’est que les policiers, eux, s’en sortent encore une fois sans l’ombre d’une réprimande, sans même une petite taloche sur les doigts. Aucun congédiement, ni même de suspension, rien, nada : zéro conséquence. Les policiers qui ont regardé la scène sans broncher, le sourire moqueur, soudainement tolérant devant l’œuvre du vandalisme, bref, ces policiers si prompts à assurer le maintient de l’Ordre en 2012 peuvent continuer à dormir en paix : ils profitent toujours de la même impunité. Et pourtant, selon les critères de vérité auxquels ils répondent, et dont l’ensemble forme le système de légitimité de l’Ordre capitaliste, leur manquement est grave, très grave : ils ont laissé libre cours à un acte de rébellion. Sous leurs regards hagards et leur approbation passive, il y a eu prise d’assaut de l’hôtel de ville. Leur intérêt propre l’a alors emporté sur leur fonction première, essentielle au capitalisme : celle de maintenir l’Ordre, quelles qu’en soient les raisons qui le troublent. Après leur brutale répression du Printemps 2012, et après surtout le volontarisme avec lequel ils s’y sont employés, les déficiences de leur cohérence sont d’autant plus évidentes. Mais les conséquences de leur faute et de leur manquement sont aujourd’hui inexistantes, et pratiquement introuvables. Le pouvoir, si implacable d’ordinaire, leur offre ainsi une clémence inouïe : un traitement privilégié que ne connaitront jamais les pompiers ou les cols bleus.

Après tout, cela n’est guère étonnant : nous vivons à l’ère des privilèges. Les plus riches en jouissent chaque jour davantage et savent combien il est nécessaire de les distribuer en des points fixes pour s’assurer de maintenir l’Ordre qui autorisent leur possibilité. Et l’un de ces points fixes est sans aucun doute le service d’ordre, ou l’œuvre policière : celle qui travaille à effacer des surfaces planes de la société les éléments perturbateurs, hostiles à l’Ordre des privilèges.

Il faut concéder un traitement de faveur à celles et ceux qui maintiennent l’Ordre pour que les privilèges persistent : tel est en quelque sorte le secret le mieux partagé dans les chambres closes du pouvoir – ce secret dont nous nous refusons à assimiler la difficile vérité et les douloureuses conséquences. Et tel traitement de faveur, le pouvoir en usera au besoin. Certes, il voudra sauver les apparences de cohérence. Mais quand il en aura la chance, il ménagera l’orgueil policier. C’en est même la condition de sa survie et de son bon fonctionnement.

Soyez certain que le pouvoir eût préféré négocier les retraites policières distinctement. Il eût préféré que les policiers ne puissent s’allier avec les autres employés municipaux : ainsi eût-il pu favoriser les uns au détriment des autres, sans se risquer à déstabiliser l’Ordre qui le garde au sommet de la hiérarchie. Mais cela lui est de toute évidence impossible pour le moment. Si bien que le privilège policier passe presque inaperçu et s’exprime d’une autre façon : par la sauvegarde, entre autres, de l’impunité policière. Malgré l’évidence de leur trahison lors des évènements à l’hôtel de ville, le 18 août dernier, le pouvoir fait preuve d’une étonnante clémence à l’égard des forces de l’Ordre et persiste à les privilégier. Et ce privilège, il ne l’accorde pas sans intention : c’est pour assurer son existence qu’il l’accorde, et pour aucune autre raison.

Privilèges policiers, donc. Et privilèges, dis-je, qui visent à garder les policiers dans le giron de l’ordre. Et vous croyez toujours que nous pouvons nous solidariser avec les policiers ? C’est mal connaître la psychologie du policier. Le policier moyen est un être sans épaisseur, il est borné dans ses perspectives, étroit dans ses jugements. Sa pensée se meut sans cesse au sein de la même gamme idéologique. C’est un être faible, docile, ordinaire, qui aime les récompenses de l’obéissance. Sa force physique dissimule souvent l’impuissance de son caractère. Et soyez en sûr : aucun policier, à de rares exceptions près, ne perçoit aujourd’hui sa lutte comme une poursuite du Printemps 2012. Cela troublerait par trop ses certitudes : sa confiance surfaite qu’il trouve depuis toujours dans l’idée réconfortante qu’il est du côté du pouvoir. Si bien que le policier peut toujours grogner s’il rencontre une frustration immédiate, mais qu’à l’interpellation du pouvoir, il répondra toujours présent : c’est une question de dressage, aurait dit Nietzsche, de dressage depuis la petite enfance, de hiérarchie pulsionnelle. Le policier est bel et bien l’être humain le plus proche du chien. C’est un chien de garde dans toute sa bêtise : l’animal dressé qui jappe au besoin, puis qu’on récompense en lui balançant un os.

En sorte que jamais – et je dis bien jamais – les policiers ne se retourneront contre un Ordre et un pouvoir qui sans cesse les privilégient. Vous persistez quand même à croire le contraire, à vous abreuver au bavardage de sociaux-démocrates égarés ? Eh bien, je plains votre troublante naïveté. Et présage déjà les jours sombres de notre défaite.


vendredi 25 juillet 2014

Valls, Hollande et la fabrication de l'antisémitisme


En France, et d’autant plus depuis l’offensive israélienne à Gaza, les grands hommes du Parti socialiste ne cessent de nous balancer en pleine gueule leur désir d’en finir avec l’antisémitisme et le racisme. Ce serait même là leur volonté la plus vertueuse et la plus intouchable : volonté si noble et si immaculée de toute empreinte idéologique, en fait, que nous ne pourrions l’interroger, tant au niveau de ses moyens que de ses conséquences. Émettre une critique, aussi nuancée et hésitante soit-elle, nous ferait même basculer dans le camp de l’ennemi : dans cette nébuleuse d’extrémistes qui travailleraient à la renaissance des plus atroces tragédies de la civilisation occidentale, du nazisme à la Shoah, des pogroms aux chambres à gaz.

Mais les proclamations d’intention ne suffisent pas à la réalisation des justes idéaux. Ce n’est pas là la moindre des évidences : l’histoire regorge de terribles injustes qui furent commises au nom de nobles principes. Et depuis l’interdiction des manifestations en faveur de la Palestine, à Paris, il est tout à fait légitime de chercher à savoir si ces grands hommes du Parti socialiste combattent vraiment l’antisémitisme et le racisme. Ou s’ils participent, au contraire, à leur malheureuse fabrication dans les banlieues françaises.

Reprenons les événements archi-connus dans leur chronologie. Le 13 juillet, une première manifestation a lieu en réaction à l’offensive israélienne à Gaza. Elle se termine à quelques rues d’une synagogue. Des échauffourées ont lieu entre partisans pour la Palestine et membres de la Ligne de Défense Juive (un groupuscule sioniste d’extrême droite). Un brouillard recouvre aussitôt les affrontements. On ne sait qui sont les instigateurs. On ne saurait même partager les agresseurs des victimes. Qu’à cela ne tienne, les grands hommes du Parti socialiste ne retiennent qu’une version de l’histoire : il y aurait eu, selon eux, attaque de la synagogue sur la rue de la Roquette. À quelques exceptions près, les médias reconduisent la même version. Et naît immédiatement cette volonté d’interdire la prochaine manifestation en faveur de la Palestine.

Or, c’est ici, dans cette prise de parti à sens unique, que se joue la mise en scène qui mine l’honnêteté du combat gouvernemental contre l’antisémitisme et le racisme. En effaçant une partie de l’histoire du 13 juillet, en faisant fi de la présence de la Ligne de défense juive dans les échauffourées qui eurent lieu sur la rue de la Roquette, les dirigeants du Parti socialiste sèment le doute quant à leurs réelles intentions, et détournent un sentiment d’injuste au sein d’une communauté magrébine de France qui est déjà accablée par une réelle situation d’exclusion.

Serait-il plus légitime, se demandent alors certains français d’origine africaine, de se constituer en milice de rue quand l’on est de confession juive plutôt que musulmane ? Et n’y aurait-il pas là une énième répétition de l’injustice que vivent les français d’origine africaine et de confession musulmane sous le régime de la République française ? Bref, ne serait-ce pas là un autre exemple du « deux poids, deux mesures » que subissent, souvent reclus dans leurs banlieues misérables, les visages basanés de France ?

Questions sans doute judicieuses aux vues des évènements des dernières semaines, mais questions qui assimilent par trop un problème social et politique à un problème communautaire et religieux. On voit alors le dangereux glissement, presque imperceptible, qui s’opère à travers cette prise de parti à sens unique de Valls, Hollande et compagnie : une conflictualité sociale et politique, déjà vieille, entre les français d’origine africaine et les dirigeants de la société française – conflictualité qui repose sur la relégation presque systématique des premiers dans des quartiers de seconde zone – se superpose à autre conflictualité, étrangère et lointaine, et même s’y confond sournoisement. Et au bénéfice de qui s’opère une telle confusion ? Au bénéfice de nuls autres que celles et ceux qui la pratiquent déjà dans leurs discours, et dont l’arme rhétorique la plus puissante consiste à réduire tous les problèmes de la France aux nuisances d’un Empire sioniste. Au bénéfice, donc, de la nébuleuse politique, en montée certaine, qui se rassemble aujourd’hui autour de la figure médiatique qu’est devenu Alain Soral.

En sorte qu’au lieu d’éteindre le feu, les grands hommes du Parti socialiste l’alimentent. Quand ils ignorent les dérapages de la Ligne de Défense Juive, les discours « complotistes » s’en portent mieux. Quand ils confondent antisionisme et antisémitisme, les sentiments haineux contre les prétendus privilèges de la communauté juive profitent d’un nouveau souffle. Et disons-le sans détour : l’aboutissement inévitable d’une telle stratégie politique est assurément les émeutes de Sarcelles. D’émeutes, en 2005, contre les abus policiers et les exclusions de la société française, nous en sommes ainsi arrivés à des émeutes qui s’attaquent à des petits commerçants juifs de banlieue. Valls et Hollande s’en défendront à coup sûr, mais ils ne sont pas étrangers à ce détournement de la colère. À force de prise de parti à sens unique et de raisonnements de pensée honteux, ils ont participé, au moins partiellement, à la fabrication de l’antisémitisme dans les banlieues françaises.


mercredi 16 juillet 2014

Premières mesures révolutionnaires ou comment sortir du cycle trop connu des révolutions ratées


Nos bons gauchistes parlementaires, dans leur critique de l’anarchisme et dans la justification de leur stratégie légaliste, ne cesse de déclarer, avec une foi inébranlable en l’Ordre et l’État, que le fait insurrectionnel ne mène nulle part. Et qu’en ce sens, le réalisme le plus élémentaire nous oblige à user de la voie parlementaire pour réaliser ce qu’il est convenu de nommer, parmi les honorables gens de la gauche humaniste, la « justice sociale ». Je le sais pour en avoir fait les frais : une telle critique peut exaspérer à force d’être répétée avec les rigidités d’une suffisance close. Mais nous ne pouvons, nous qui ne croyons ni à la solution parlementaire ni à l’État moderne, l’esquiver ou même la nier. Cette critique nous force d’ailleurs à nous poser une question essentielle : comment propager, au-delà de nos cercles intimes, la conviction que l’insurrection victorieuse peut éviter les pièges des vieilles révolutions du 19e et 20e siècle – les pièges de l’élection, de la récupération et même de la réaction fascisante ? Comment, donc, se réapproprier le terrain de la réalité tout en restant fidèle à l’idée même de révolution ?

Douloureuse et délicate question, me direz-vous. C’est pourtant à celle-ci que s’attaquent Hazan et Kamo dans Premières mesures révolutionnaires. Écrit avec une plume maitrisée – qui n’est pas sans rappeler celle de L’insurrection qui vient, ce livre aussi court que riche nous invite à réfléchir aux « premières mesures révolutionnaires » d’une insurrection victorieuse, si, et surtout si, nous souhaitons en finir avec le capitalisme et l’État moderne. Il n’est donc ici d’équivoque : il s’agit de parler « depuis cette brèche d’où l’on entend craquer les fondations mêmes d’un ordre du monde finissant et bruisser les voix nouvelles ». Et même : de « rouvrir la question révolutionnaire » à travers la certitude que le vieux langage révolutionnaire ne suffit plus aux luttes actuelles et qu’il faut « trouver de nouveaux points d’appui » (p. 8) pour abattre le monde existant.

Pour Hazan et Kamo, nous vivons à l’ère du capitalisme démocratique – ce capitalisme qui aurait imposé une forme de vie ultime et totale, et dont le pouvoir réel n’appartiendrait plus au demos - au peuple - depuis déjà fort longtemps. Et l’effondrement d’un tel capitalisme, sa chute dans les musées poussiéreux de l’histoire, ne pourrait survenir par l’entremise d’une extrême gauche classique, emmêlée dans un vieux marxiste, et « dont la rhétorique est depuis longtemps inaudible, la vitalité éteinte et l’idée du bonheur parfaitement sinistre » (p. 21). La mort du capitalisme démocratique, son abolition définitive et durable, émergera plutôt d’une onde de choc qui « se propagera non par contagion – la révolution n’est pas une pathologie infectieuse – mais par diffusion de l’ébranlement, par entraînement dans la culbute » (p. 24). Toutes les conditions seraient même aujourd’hui réunies, au moins en France, pour que cette onde de choc prenne son envol et qu’une évaporation du pouvoir se matérialise, comme en Juillet 1789 lors de la Révolution, ou en mai 1968 lors de l’effondrement du gouvernement gaulliste. Si bien que le problème essentiel de la révolution, à le regarder de près – de l’intérieur de la brèche d’où l’on entend craquer les fondations du monde ancien, tournerait moins autour de la possibilité ou non de son apparition – possibilité tenue pour acquise à plus ou moins long terme – qu’autour des moyens qu’il faut mettre en œuvre pour que le moment révolutionnaire survive à la réaction : à la puissante tentation, toujours inévitable, de reconstruire l’État et le capitalisme – les deux piliers du même monstre.

Premier diagnostique : une séquence qui se reproduit à chaque moment révolutionnaire depuis le 19e siècle – « la séquence révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réactions » (p.33). Séquence du Printemps de 1848, séquence de la Révolution allemande de 1919, séquence de la Libération de 1944. Une séquence qui fige la révolution populaire dans une assemblée constituante pour mieux la jeter dans les bras d’un gouvernement réactionnaire à travers l’œuvre, dorénavant célèbre, des élections. D’où une première thèse : « Le plus difficile, le plus contraire au bon sens, c’est de se défaire de l’idée qu’entre avant et après, entre l’ancien régime et l’émancipation en actes, une période de transition est indispensable. » (p. 35).  Ce qu’il faut au contraire, c’est « créer immédiatement l’irréversible » : interdire au passé de faire retour.

Comment, donc, créer immédiatement l’irréversible ? Tout d’abord, en combattant la peur du chaos qui s’amalgame souvent à la peur de l’inconnu. Et aussi, en fermant les bureaux qui font rouler la bureaucratie de l’État. « Privés de leurs bureaux, ces bureaucrates seront incapables d’agir » (p. 37). Mais ce n’est pas tout. L’essentiel est même ailleurs. Pour interdire au monde ancien de renaître, il faut abolir le travail au sens classique du terme : c’est-à-dire « disjoindre travail et possibilité d’exister ». Et par là même, en finir avec l’économie : science de la mesure, et donc, science du contrôle et de l’asservissement. « Depuis ses origines, l’économie organise la servitude de telle manière que la production des esclaves soit mesurable. » (p. 47) Mais Hazan, Kamo et toute la nébuleuse révolutionnaire au nom de laquelle ils parlent ne veulent pas répéter les vieille erreurs du passé – celles des bolchéviques ou des Khmères rouges : il ne s’agit pas d’abolir subitement ou immédiatement l’argent et l’économie. « On se sort pas indemne du monde de l’économie, avertissent les auteurs » (p. 41-42). En sorte que « l’abolition de l’économie n’est pas quelque chose qui se décrète, c’est quelque chose qui se construit, de proche en proche. (p. 41) ». De proche en proche, car « le besoin de posséder pour soi les choses diminue à mesure qu’elles deviennent parfaitement et simplement accessibles » (p. 43). On ne sera alors guère surpris si le fameux revenu garanti, si cher aux sociaux-démocrates en tout genre, est écorché au passage : « [le revenu garanti] maintient cela même que le processus révolutionnaire doit abolir : la centralité de l’argent pour vivre, l’isolement de chacun face à ses besoins, l’absence de vie commune. » (p. 45).

Or, cette insistance sur l’abolition du travail obligatoire, sur la fin de l’économie, n’est pas anodine. C’est que l’abolition du travail obligatoire et de l’économie totale va de pair, presque mécaniquement, avec l’abolition de l’État moderne. Et que cette prise de position contre l’État n’est pas sans aller avec une prise de position contre « l’homme ». Au lieu de répliquer aux libéraux que l’homme émancipé sera bon – comme les marxistes l’ont maintes fois répété depuis le 19e siècle, Hazan et Kamo avancent que « l’homme » n’existe tout simplement pas. « Si l’État n’est en rien nécessaire, ce n’est pas parce que l’homme est bon mais parce que « l’homme » est un sujet produit en série par l’État et son anthropologie » (p. 55). Thèse qui tisse, sans le dire explicitement, un lien entre la naissance de l’économie politique au 18e siècle, la naissance de l’État moderne, sa gestion biopolitique des populations et l’apparition de la figure de l’homme dans le savoir occidental, et dont toute la compréhension ne peut se réaliser qu’à travers un détour vers l’œuvre de Foucault. Mais thèse dont l’essentiel tient sans doute en une seule phrase : toute abolition de l’État, du travail salarié et de l’économie totale ne surgira qu’avec l’abandon de la figure de « l’homme ».

Mais concrètement, que veut dire abandonner la figure de « l’homme », abolir l’État moderne et le travail obligatoire ? Tout d’abord, c’est revenir à l’échelle locale : « C’est à l’échelle des villages et des quartiers (…) que peut émerger une nouvelle façon collective de mettre en adéquation les besoins et les moyens de les satisfaire (…) » (p. 61). Mais c’est aussi éviter « le formalisme, l’idée que la prise de décision doit suivre une procédure standard inspirée du modèle parlementaire ». C’est même rénover ou rejeter la bonne vieille assemblée générale : « La notion même de décision doit être remise à sa juste place : les cas où il faut choisir entre deux options sont, somme toute, assez rares. S’il y a un sens à se rassembler, c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé. La bonne décision est le plus souvent une invention, soit tout le contraire des synthèses des congrès politiques » (p. 63). Ce qui conduit Hazan et Kamo, on s’en doute, à rejeter la fameuse assemblée constituante, tant revendiquée, en temps révolutionnaire, par la gauche parlementaire – chemin le plus sûr, disent-ils, pour reproduire une énième fois la vielle séquence révolutionnaire qui assure la victoire de la réaction sur le terrain des élections. Évidemment, sans État, sans exécutif parlementaire, il faudra inventer de nouvelles organisations : les auteurs avancent l’idée de groupe de travail, chaque groupe s’occupant de tâches précises à l’échelle locale. Et de tels groupes ne seraient pas composés d’élus mais de volontaires : « Une façon de procéder serait que s’y retrouvent celles et ceux qui ont envie d’y participer – qui s’intéressent à la question, qui ont réfléchi sur le sujet, qui ont ou avaient un emploi dans le secteur – bref, des volontaires » (p. 77).

Certes, nombreuses demeurent les questions laissées en suspend par Premières mesures révolutionnaires. L’une d’entre elles, à mon sens, tourne autour de la possibilité à court terme du moment révolutionnaire. Aux pires scénarios – la montée en puissance de certaines formes politiques fascisantes ou l’effondrement éternel de l’édifice social présent, Hazan et Kamo répondent toujours par l’enthousiasme révolutionnaire : « Parce que le fascisme se nourrit  de la haine de la corruption démocratique, la réaction au fascisme vient le revigorer encore en donnant l’impression de soutenir l’ordre démocratique existant. C’est la poussée révolutionnaire, l’éveil fraternel de toutes les énergies comme dit Rimbaud, qui enverra les apprentis fascistes à leur néant » (p. 104). Non que je ne sois emballé par cette thèse – au contraire, mais qu’aujourd’hui même, malgré une décomposition avancée de plusieurs sociétés européennes, la révolution ne se pointe nulle part le nez. Et qu’à défaut de révolution, il faille tout de même combattre le fascisme naissant, aussi distinct fût-il des vieilles formes qu’il prenait au 20e siècle. Cette critique étant émise, il est certain que de telles réflexions sur la révolution sont dorénavant plus que nécessaires. Aussi bien en France qu’au Québec, on ne compte plus les intellos qui abandonnent l’idée même de révolution, ou qui la regarde de haut comme si y réfléchir nous parachutait dans les parts d’ombre de la grande Raison, celle qui ne pourrait être, dirait-on, que libéral et étatiste. À la complaisance libérale d’une certaine philosophie politique si présente dans nos universités montréalaises, et qui affecte tant la pensée contestataire depuis le Printemps 2012, Premières mesures révolutionnaires répond avec force. Après la lecture de ce livre, la révolution ne nous semble plus une veille figure morte, mais une idée vivante qui brûle dans tous les cœurs révoltés, comme jadis au 19e siècle.

*Éric Hazan et Kamo, Premières mesures révolutionnaires, La fabrique éditions, 2013. 




mardi 8 juillet 2014

Week-end sanglant dans les ghettos de Chicago


L'envers du capitalisme triomphant :
la guerre de tous contre tous,
la guerre des ghettos et des quartiers durs,
la guerre que l'État moderne n'est jamais parvenu à conjurer,
à neutraliser,
à pacifier.
La guerre des pauvres et des blacks,
la guerre où les plus miséreux s'entretuent :
entre pauvres et entre blacks.

Dans une violence absolue, vertigineuse.
Une violence 
qui décime les rangs d'une jeunesse oubliée,
tuée d'une balle en pleine tête,
au coin d'une rue,
un soir d'été.
Et qui condamne les autres, les survivants, aux prisons
- aux prisons sauvages et bondées,
pour avoir tiré une balle en pleine tête,
au coin d'une rue,
un soir d'été.

Jeunesse furieuse et terrifiante,
dont nous nous détournons quand nous l'apercevons au loin,
et qui exprime pourtant toute la vérité du capitalisme,
toute sa cruauté, toute sa sauvagerie,
et toute la bêtise de sa paix.
Jeunesse vagabonde et affligée,
qui n'a pour seule supériorité cette violence intraitable,
et qui la célèbre comme son unique qualité.

Et nous, nous aurions la prétention de la grande vertu,
de la grande morale.
Nous aurions,
nous, la petite bourgeoisie planétaire,
l'arrogance de juger cette jeunesse,
de condamner sa violence
et les rafales de balles qu'elle balance en pleine rue.
Nous qui avons toujours prospéré dans la paix capitaliste,
protégé des affres du ghetto,
et de ses enfances maculés de sang, 
nous serions les grands esprits,
les seigneurs d'une merveilleuse sagesse.

Jamais de violence,
surtout jamais, disons-nous,
apeurés et affolés.
Mais nous le disons toujours avec les titres du privilège,
depuis l'intérieur de la paix capitaliste.
Et alors que nous nous entêtons à nous y réfugier,
elles et eux,
enfants du ghetto,
au Brésil ou aux States,
persistent dans l'horreur,
dans l'homicide juvénile,
comme premières victimes du capitalisme et de son Ordre.

Il n'est ainsi guère d'alternative entre la paix et la violence :
il est seulement une puissance,
une rage terrible qui est toujours là,
ingouvernable et inaltérable.
Et l'oeuvre révolutionnaire n'est pas tant de l'effacer,
ou de la juger, 
que de la retourner contre l'Ordre
et ses partisans.
Comme les Black Panthers le firent jadis,
bras droit levé au ciel,
poing noir fermé