mardi 25 février 2014

L'anarchisme « dans le vent »

Ainsi donc, « l'anarchisme est dans le vent », parole de l'Actualité. 

Et il faudrait s'en réjouir, et même se laisser surprendre par l'enthousiasme que susciterait cette nouvelle respectabilité des idées révolutionnaires. Comme nous devrions aussi célébrer les percées de Tremblay-Pépin, ou encore de Ian Marcil, dans les pages du Journal de Montréal. 

Ce serait, dit-on, la preuve d'une avancée irrémédiable de la « gauche » sur le terrain des idées - sur le terrain des idées tolérables et tolérantes (tolérables aux yeux de la Démocratie capitaliste puisque tolérantes de son Ordre, de sa violence et de sa procédure).

C'est en tout cas ce que nous disent plusieurs de nos petites vedettes « dans le vent », jadis starlettes de la grève et maintenant acteurs médiatiques de premier ou second plan : que notre lutte contre le capitalisme peut se gagner dans le confort grassouillet de l'espace public et dans la célébration ostentatoire de leurs chroniques et de leurs livres. Premier pas, disent-ils souvent, de l’élection de leur Parti, le Parti de la rue : Québec Solidaire.

Mais laissez-moi pointer le paradoxe de cette avancée irrémédiable de la « gauche », et même de l'anarchisme, sur le terrain des idées : le parallèle recul de notre lutte sur le terrain concret de la rue. Si bien que nous pouvons nous demander si cette percée de la « gauche » dans les médias n'a pas pour condition essentielle la mort du Printemps, ou sinon la force inoffensive de son misérable héritage : de cet héritage qui ne sait même plus manifester sans tolérer sa propre répression, et qui se justifie de son apathie à travers une merveille conceptuelle, faite sur mesure pour les GND de ce monde, la désobéissance civile - ce pacifisme bon chic bon genre pour petits militants privilégiés qui au grand jamais ne souilleraient leur morale d’une violence quelconque, même en cas de répression armée. 

Or, que plusieurs sociaux-démocrates se satisfassent de cette apathie et sombrent dans la rhétorique débile de la désobéissance civile – celle qui se porte si bien à chaque matin à la radio de Radio-Canada, cela ne me surprend nullement. Mais j'espère que les anarchistes, qui seraient, dit-on, dans le vent, ne s'en satisfassent point. Et je pense ici à notre ami Francis Dupuis-Déri, l’anarchiste universitaire en chef, que j’interpellerai ici personnellement. 

Tu sais, mon cher Francis, c'est bien beau que vous fassiez, toi et ta clique de l'UQAM, des livres d'universitaires sur la situation du milieu anarchiste – des livres où le militantisme de la rue est objectivé comme objet de recherche universitaire. C'est peut-être aussi une bonne idée de procurer à l'anarchisme la douceur du dialogue familial entre un père et son fils. Ce n'est pas commun dans la tradition anarchiste, mais bon, j'imagine que ça sert à quelque chose. J’ose te donner le bénéfice du doute. 

Mais il faudrait peut-être aussi mettre les mains dans le cambouis parfois. Je ne sais pas moi : tu pourrais par exemple nous pondre un petit livre prenant vigoureusement position pour la construction d’une organisation autonome qui se défend de la répression policière. Tu pourrais également user de ta tribune afin de prendre parti sans ménagement pour les émeutiers du Printemps, pour célébrer leur courage et leur persévérance. Et même appeler à ce que la question militaire soit une des préoccupations principales lors de l’organisation de la prochaine manifestation, ou même lors de l’organisation de la prochaine occupation.

Ce serait bien. Nous avons justement besoin d’une pensée, respectée et écoutée, qui bouscule notre apathie. 

Hein ? Quoi ? Tu me dis que t’as justement peur de perdre ainsi ta tribune ?

Ah, je vois. C’est ça le coût d’être « dans le vent ».

mardi 11 février 2014

La paix partagée

Autant le dire sans détour :
l’année 2013 aura été une année de merde,
une année d’affalement, d'avilissement, d’effacement. 
Presque tout ce qui s’était élevé en 2012 s’est effondré dans la douleur.
Réprimé, écrasé, anéanti.
Tout d’abord par la police,
par sa répression.
Et notre apathie.
Puis par un stratagème idéologique,
celui de la charte de la laïcité,
celui par lequel la conflictualité sociale
aura été transfigurée, détournée, reconfigurée.

De telle sorte à ce que le Printemps 2012,
sa ferveur politique,
son orientation la plus essentielle,
la plus anticapitaliste,
deviennent un vague souvenir,
un passé déjà oublié,
un héritage mis à sac
par les machinations de l’État.

Car c’est bel et bien l’État,
par delà ses chicanes partisanes,
qui aura organisé la répression du mouvement,
de ce à quoi il a donné naissance
le temps d’un printemps :
de la puissance et de l’émancipation.

Par le jeu de la démocratie,
on aura remplacé les joueurs qui nous dominent,
- qui nous « gouvernent »,
mais jamais aboli ce que le mouvement du Printemps
avait troublé et ébranlé,
ce contre quoi il s’était élevé :
la répression de cette puissance et de cette émancipation,
la conjuration des formes de vie hétérogènes,
de ce dont nous sommes totalement dépourvues
sous le poids hégémonique de l’État moderne,
de son libéralisme politique,
de son capitalisme économique,
de sa vie cadencée, ordonnée, neutralisée,
comme effacée sous l’œuvre laborieuse du quotidien.

Il nous resterait alors le refuge de la critique,
de la critique de la répression et du capitalisme.
De cette critique minutieuse et élaborée,
que l’on partagerait comme preuve de notre impuissance.
Comme raison de notre apathie.
Comme pièce essentielle d’une rhétorique,
qui nous conduirait au pacifisme le moins courageux,
à la désobéissance la plus civile,
la plus respectueuse de l’État moderne,
de sa civilisation, de son ordre
et de sa violence.

Mais quelle paix désirons-nous vraiment ?
La misérable paix de l’État moderne,
- cette paix militaire qui tabasse les plus pauvres,
les moins dociles,
les plus hétérogènes à la Volonté souveraine ?
Cette paix armée qui pacifie comme elle normalise,
qui met au pas les favelas brésiliennes sans compter les morts,
et qui élimine peu à peu les espaces se dérobant à son Ordre,
à sa titanesque tentation de nous tuer,
de nous aspirer dans l’homogène,
dans les dispositifs du capitalisme,
pour nous tranquilliser,
nous les bêtes sauvages,
qui refusons, dans l’incompréhension générale,
de devenir citoyens, d’aimer la démocratie,
de travailler,
de mourir ?

Non, nous voulons une autre paix.
Non pas une paix morale
qui réfléchit le problème de la paix à travers le libre arbitre,
comme une décision individuelle,
comme un choix qui relèverait de notre volonté la plus personnelle.
Mais une paix politique
qui réfléchit la paix à l’échelle du commun.
Et qui perçoit les privilèges de la paix capitaliste.
Et même l’omniprésence actuelle de la guerre
et de sa violence.
Non seulement à Montréal-Nord
ou dans les bidonvilles de Port-au-Prince,
mais aussi dans toutes les manifestations,
dans toutes les occupations,
dans tous ces lieux qui subissent,
à un moment ou à un autre,
l’Ordre de l’État.

Nous qui sommes submergées par la guerre,
ensevelies sous les coups de matraque
et les tirs de balles de caoutchouc,
nous voulons ainsi une paix partagée,
une paix commun-iste.
Mais jamais une paix magique, immédiate,
- cette paix qui sera toujours morale,
jamais politique,
et même affirmation d’une certaine disposition
à épouser parfaitement les dispositifs du capitalisme.
Une disposition qui est souvent contigüe d’un certain privilège,
d’un certain privilège de classe,
dont ne profitera jamais la jeunesse des ghettos,
des bidonvilles et des favelas,
déjà plongée, dès l’enfance, dans la violence,
dans cette violence qu’elle a apprivoisée,
qu’elle s’est même appropriée
jusqu’à la banaliser,
jusqu’en en user à la faveur de ses criminelles intentions.

Et cette appropriation de la violence,
c’est elle que nous devons propager,
d’elle que nous devons apprendre.
Absolument pas parce que nous aimons la guerre,
mais parce que la guerre est déjà là
et la violence toujours omniprésente,
qu’on le veuille on non,
terrifiantes à chaque manifestation,
à chaque descente de police dans les quartiers populaires,
sans cesse là à susciter en nous,
et contre nos aspirations à la puissance et à l’émancipation,
la peur de la terreur,
et la crainte du Léviathan.

Vers la paix partagée,
celle à laquelle nous aspirons toutes et tous,
il y a ainsi une rencontre obligée
avec celles et ceux qui se sont déjà appropriées la violence,
par leur condition et leur malchance.
Et qui en connaissent déjà toutes les ficelles,
toutes les gammes d’émotion.
Mais il y a aussi une organisation à construire,
une question presque militaire à réfléchir et à penser,
pour résister à la terreur de l’État
et sortir de notre torpeur,
aussi bien que pour survivre au-delà du capitalisme
et construire collectivement l’expérience
de cette paix partagée.

mercredi 29 janvier 2014

Du racisme dans l'ordinaire du quotidien

Ce soir, j’entre au mcdo sur Masson, coin Iberville, dans Rosemont. Sous la lumière vive des néons, je balais du regard la salle à manger – cette salle où l’on consent à bouffer d’la merde à prix modique. Puis je me retourne vers les caisses et la cuisine, et je remarque, comme un contraste de ton qui frappe aussitôt la vue, la couleur des employés : tous blacks, hommes et femmes, mais noirs, noirs de peau.

Comme un contraste, dis-je, car le découpage était parfait : entre la salle à manger, d’une part, et les caisses et la cuisine, d’autre part. Découpage dans l’espace qui reposait sur celui des peaux : entre les clients blancs, seulement blancs, et les salariés noirs, seulement noirs.

Un découpage structurel, presque banal, et dont la perfection relevait sans doute d’un certain hasard : des noirs mangent au mcdo, et des blancs y travaillent aussi. Mais là, ce soir, dans ce quartier qui a subi, durant les vingt dernières années, un embourgeoisement sauvage et pourtant sourd et même déjà oublié, il y avait un découpage parfait, tranché au couteau.

D’où l’évidence du ridicule déséquilibre racial : dans un Rosemont d’une blancheur dorénavant immaculée, la cuisine du mcdo était peuplée de blacks, seulement de blacks. Et c’est peut-être là, dans ce déséquilibre des couleurs de peau que nous expérimentons ici et là, que se situe le racisme le plus contemporain. Celui que nous, blancs et blanches de toutes les conditions, banalisons jusqu’à l'oublier dans l'ordinaire du quotidien.

dimanche 26 janvier 2014

La genèse de l'État moderne et la Laïcité

On ne saurait parler de la Laïcité sans parler d’abord de la genèse de l’État moderne. On ne le saurait, car ce serait oublier les dispositions qui l’ont accueillie, les lignes tracées à même le sol de la société sur lesquelles elle s’est enracinée, pour ensuite fleurir dans les conflits politiques du 19e siècle. Et même pour devenir le parasite réactionnaire qu’elle est devenue dans la politique du 21e siècle.

Sans le monstre de l’État moderne, sans sa grande neutralité fictionnelle, sans le grand partage libéral que ce monstre a opéré entre le privé et le public, entre l’intériorité morale et la citoyenneté publique, entre la subjectivité et l’objectivité, la Laïcité eut en effet été un impensable et même une impossibilité. C’est à travers la métaphysique de l’État moderne, de sa neutralité fictionnelle – comme pouvoir objectif au dessus des Hommes privés - qu’elle s’est révélée l’arme privilégiée du combat moderne contre les religions.

En d’autres mots, et pour le dire sans doute plus simplement, l’État moderne a préexisté à la laïcité et lui a offert une disposition à l’intérieur de laquelle elle a pu naître et prendre ses aises. Et cette préexistence, c’est elle que nous devons critiquer. Non pas au nom de quelconques droits individuels (qui reconduisent encore l’idée d’une neutralité fictionnelle de l’État, d’une neutralité qui protègerait les individus à travers le Droit). Mais au nom d’un anti-étatisme strict, qui ne croît pas aux balivernes de l’État moderne : à sa neutralité, à son espace civique, à sa Justice.

L’État moderne n’a jamais été neutre, et ne le sera jamais : il ne l’a jamais été à travers le Droit, et ne le sera pas davantage à travers Laïcité. Si nous devons nous élever contre la Laïcité, c’est donc contre l’État que nous devons le faire - contre ce même État qui nous tirait dessus (avec ses balles de plastique) lors du printemps 2012, et qui continuera à vouloir nous éliminer dans les années à venir.

L'embourgeoisement comme normalisation

Nous critiquons l’embourgeoisement d’Hochelaga, sa transformation à la faveur d’une nouvelle bourgeoisie, et à la défaveur de son menu peuple historique qui, enfermé longtemps dans ses taudis, s’y voit peu à peu expulsé, et même rejeté vers d’autres quartiers, vers d’autres taudis. Vers St-Michel, vers Montréal-Nord, vers Rivière-des-Prairies. 

Mais quand nous critiquons cet embourgeoisement, nous savons à raison que la petite bourgeoisie, qui s’impose impérieuse sur le quartier qu’elle évitait jadis, n’est pas la grande bourgeoisie : elle n’est pas celle qui se réfugie et s’isole dans les hauteurs de la ville, à Westmount ou à Outremont. Elle est plus petite et moins grossière, plus effacée et moins majestueuse, plus floue et moins saisissable. 

Et par moment, quand on la regarde de près, dans les reflets sociologiques de la statistique, on en vient à se demander si cette petite bourgeoisie est seulement bourgeoise : si elle n’est pas autre chose, aussi. Quelque chose qui aurait plutôt à voir avec le normal et l’homogène, avec la disposition à épouser parfaitement les dispositifs de la société capitaliste : avec la disposition à être universitaire ou jeune professionnel. À être en couple. À être de fiables locataires, puis éventuellement d’honorables propriétaires. À être de bons citoyens et de fidèles électeurs. À être légal dans tous les aspects de sa vie. Bref, à vivre selon une forme de vie parfaitement normalisée, neutralisée, presque morte. 

Si bien que nous puissions comprendre l’embourgeoisement comme phénomène de normalisation. Comme effacement de tous les écarts, de toutes les petites délinquances qui nous permettent de vivre au-delà des dispositifs serrés de la société homogène.

mercredi 22 janvier 2014

Contre-histoire du drapeau québécois


Dans les pages d’un Devoir aux ambitions si progressistes, si ouvertes aux opinions des uns et des autres, toujours à la recherche, prétend-il, de la vérité soigneusement documentée et longuement réfléchie, vestige de ce qu’il reste d’un espace public bourgeois en déliquescence, – dans les pages de ce Devoir, donc, se logeait hier, dans l’indifférence presque générale, un article d’une forte odeur nauséabonde. Et même d’une grande honte : d’une grande honte pour le Devoir qui semble toujours davantage ouvrir ses pages au nationalisme le plus crasse, mais aussi pour celles et ceux qui, comme le jeune con de Bock-Côté, lisent ce condensé idéologique, conservateur et presque monarchiste, avec réjouissance et enthousiasme.

Cet article, c’est celui de Gilles Laporte, président du MNQ, qui badigeonne à grands traits vulgaires, avec son titre d’historien au service d’une autorité idéologique clairement conservatrice, une histoire du drapeau québécois. Que nous raconte Laporte, depuis les terres lointaines de sa précoce sénilité ? En gros, que l’histoire du fleurdelisé est beaucoup plus « tragique » qu’on ne le pense. Que la possibilité historique du fleurdelisé est suspendue à un « miracle » : au miracle, dit-il, du carillon, cette relique qui a survécu à la conquête anglaise et à l’incendie de l’église où elle était entreposée. Enfin, qu’il revient à Duplessis (grand homme, lit-on entre les lignes, à rétablir dans les livres d’histoire) d’avoir audacieusement hissé au dessus du parlement une variante de cette relique, celle d’Eugène Filiatrault, curé de St-Jude.

Mais cette émouvante histoire du fleurdelisé pour nationalistes en manque de sensation est de la mauvaise histoire, de l’histoire bâclée, hachurée, idéologique. C’est du révisionnisme pur et dur, devenu commun dans notre récit nationale, et qui camoufle une partie des faits pour simplifier et consacrer : pour créer un miracle qui scelle, à travers un mythe fondateur, la question de la symbolique nationale.

En un point de son texte, le crétin Laporte avoue, sans doute pris de vertige par la fraude intellectuelle de son révisionnisme, qu’après la défaite des patriotes, les canadiens français se sont rabattus, un temps au moins, sur le tricolore bleu, blanc, rouge, sur ce drapeau républicain que Laporte dénigre aussitôt en le qualifiant de « dérisoire rappel de nos racines françaises ».

Or la malheureuse stratégie, celle qui passe inaperçue dans le brouillard de l’amnésie collective, est ici l’esquive : en qualifiant ainsi la drapeau tricolore, il esquive l’histoire de ce drapeau tricolore au Québec ; il laisse croire à la marginalité de ce drapeau, à la banalité de ses partisans. Et pourtant, c’est seulement à travers l’histoire de ce drapeau tricolore, de sa disparition progressive du paysage québécois, que s’illumine, avec horreur, l’histoire du fleurdelisé.

Commençons par les partisans du tricolore français. Je laisse ici la parole universitaire à Marc Chevrier : « L’institue canadien fondé à Montréal en 1844 sera l’un des premiers défenseurs
[du tricolore]. Foyer du républicanisme qui porta aux nues la IIe République française de 1848, il en fit une promotion si enthousiaste qu’en 1849, à l’occasion d’un concert donné dans le très chic hôtel Donegani de Montréal, l’irruption soudaine du tricolore accompagné des couplets de la Marseillaise déclencha une émeute et un incendie ravagea l’établissement. (…) Louis Fréchette proposa l’adoption du tricolore comme emblème, mais avec l’ajout d’une feuille nationale ; d’autres imaginèrent un tricolore greffé d’un castor et du Sacré-Cœur. Les acadiens comme les métis de Rivière-Rouge conçurent leur drapeau à partir du tricolore. » (La République québécoise, p. 52).

Dans le Québec du 19e siècle, les partisans du drapeau tricolore rassemblent ainsi les partisans de 1848, les partisans de la Révolution qui contredisent les nostalgiques de l’Ancien régime ; ces partisans seront alors politiquement dénommés les Rouges. Fernand Dumont précise : « Les Rouges sont les héritiers des luttes d’avant 1837 ; ils en récapitulent les thèmes, en poussent les conséquences à la limite. Leur contestation et leur utopie sont avant tout de couleur politique ; ils espèrent une société républicaine à l’image des Etats-Unis (…) » (Genèse de la société québécoise, p.  252).

On ne doute point de la réaction cléricale à ce républicanisme révolutionnaire, de son hostilité et de son vif désir d’en découdre avec lui, quitte à s’allier une autre fois, après le désaveu des Patriotes, avec la Couronne anglaise. Pour le clergé québécois, qui s’alimente à l’époque aux déversements idéologiques des ultramontains français, il vaut mieux, en effet, une Couronne étrangère qu’un Républicanisme dont la motivation première est d’importer une Révolution qui avait déjà combattu farouchement le clergé français. Et cette réaction s’est entre autres organisée autour du drapeau québécois, par le rappel, à travers un renouveau de la symbolique nationale, que le Canada français trouvait son héritage non point dans la France révolutionnaire, antimonarchiste et anticléricale, mais dans la France de l’Ancien Régime, en cette époque où le clergé français contrôlait, avec aisance, les âmes et les esprits.

Et c’est là, dans ce désir monarchiste de contrer le Républicanisme révolutionnaire, qu’est apparu, dans les cerveaux abîmés de nos débiles ultramontains, notre si merveilleux drapeau québécois. Partisan convaincu du fleurdelisé, Jean-Guy Labarre, avec une plume maitrisée, écrit sans sourciller, vers la moitié du 20e siècle : « Le sort en était jeté, croirait-on : le bleu-blanc-rouge avait gagné la patrie. Erreur, on voit poindre une opposition qui l’écartera définitivement de notre histoire. Un groupe des nôtres n’est pas satisfait. Le tricolore a une origine qui lui répugne. C’est le drapeau de la Révolution de 1789, d’une France qui n’a plus la même orientation civilisatrice et chrétienne que l’ancienne France » (Non au Drapeau canadien, p. 43).

Il nous faut un nouveau drapeau, scandaient alors en cœur les cerveaux abimés. Et c’est ainsi qu’Eugène Filiatrault, curé de st-machin, a inventé notre drapeau à partir d’une relique monarchiste, et qu’il s’est justifié de son délire par une théorie raciale, si merveilleuse qu’il convient ici de la citer : « [Les] Normands, ces hardis conquérants de l’Angleterre au XIe siècle, et qui en ont préparé la grandeur future ; les vendéens, ces prodigieux défenseurs de leur foi, pendant les jours sombres de la Révolution, et que Napoléon 1er a proclamés un peuple de géants. Nos ancêtres furent de ce sang (…) » (Aux canadiens-français : notre drapeau, p. 14).

Un drapeau en l’honneur de nos ancêtres monarchistes et contrerévolutionnaires, la voilà la motivation originelle de notre drapeau. Et Duplessis, quand il hissa le drapeau fleurdelisé au dessus du parlement, savait parfaitement le geste politique qu’il posait : il savait qu’il consacrait par là même la victoire des ultramontains dans leur lutte contre les républicains révolutionnaires ; et que cela participait d’un ensemble idéologique qui justifiait également son accueil généreux des pétainistes français.

Sous le miracle du fleurdelisé se cache ainsi une lutte politique de haute instance, nous rappelant les jours sombres de notre histoire. Le crétin Laporte le sait sans doute ; mais le raconter serait souiller le mythe de sa pureté fictive. Il nous reste alors à conclure que le Devoir a privilégié la mythologie à la complexité historique, applaudi en cela par le jeune con de Bock-Côté. Si c’est vraiment le cas, on peut certes s’en désoler ; mais à la vérité, il est préférable d’y lire une autre preuve de la déliquescence irréversible de ce vieil espace public bourgeois, celui-là même dont le Devoir s’est longtemps fait le porte-étendard. 

mercredi 8 janvier 2014

Quenelle, charte des valeurs, et reconfiguration de la ligne de partage.

Je vais le dire d'un coup : prendre position pour ou contre la quenelle est d'une profonde connerie. Serais-je pour que je me verrais ranger dans le camp des gros tarés, comme Soral, qui tantôt font la quenelle avec fierté, tantôt banalisent la montée d'Aube Dorée. Serais-je contre que je me verrais ranger dans le camp des merdes, comme Valls, qui se plaisent à réprimer tout ce qui s'élève contre la République capitaliste.

Ai-je besoin de dire que la politique n'est pas seulement affaire de prise de position : qu'elle est aussi affaire de ligne de partage, de ligne de conflit?

Lors du printemps 2012, au Québec, nous avions imposé une ligne de partage claire et nette : d'un côté, il y avait celles et ceux pour le capitalisme total et son invasion du domaine de l'éducation ; et de l'autre, il y avait nous - celles et ceux qui étaient contre. Mais depuis lors, nous sombrons sans cesse à l'intérieur de conflits qui nous détournent de notre lutte - de notre lutte contre le capitalisme et sa vocation à tout dominer, à tout submerger jusqu'au moindre espace subversif.

Il y a tout d'abord eu cette histoire de charte. Et puis il y maintenant cette histoire de quenelle. Autant d'histoires dans lesquelles on ne peut que se perdre, à force de se battre sur le terrain de l'ennemi, de se positionner sur une ligne de partage qu'il a choisi.

Vous savez comment, au 19e siècle, la Troisième république française a étouffé la conflictualité sociale générée par la Commune de Paris? Vous ne le savez pas ! Laissez-moi vous raconter. Je vais faire vite.

Juste avant la Commune, les élections sont remportées par les royalistes, alors que la plus grande partie de l'armée française est prise au piège en Prusse à la suite de la défaite magistrale de Napélon III contre Bismack. À l'encontre de cette élection qui consacrait la victoire politique de la paysannerie conservatrice, catholique et nostalgique de l'Ancien Régime, s'élève la commune de Paris, révolutionnaire et anti-royaliste. Au sein des milieux républicains de droite, principalement composés de grands bourgeois qui veulent une république des riches, s'enclenche alors une stratégie pour rapatrier l'armée et mater la Commune. On négocie avec les allemands, on lève une armée professionnelle, on la dirige vers Paris.

La suite de l'histoire est connue. Répression sanglante, 40 000 morts, défaite de la commune. Et victoire des républicains de droite qui se sont faufilés entre la défaite de Napoléon et celle des communards. Mais ce qu'on connaît moins, c'est la suite de l'histoire : c'est de quelle manière on efface de la mémoire collective une conflictualité qui a fait 40 000 morts.

C'est simple : les républicains de droite, Thiers et Ferry en tête, ont reconfiguré la ligne de partage qui déchirait la France d'alors. Et comment ont-ils fait? En inventant la Laïcité, celle qui aura effacé la conflictualité sociale ayant généré la Commune, et qui aura finalement imposé un nouveau conflit, une nouvelle ligne de partage. Pour jouer le jeu des citations, laissons ici la parole à Baubérot, l'historien consacré de la Laïcité : « Dans ce conflit (imposé par la laïcité), partisans d'une France libérale et partisans d'une France socialiste se trouvent unis. Cette union est au détriment de ces derniers : la question sociale est reléguée au second plan par la question religieuse. » (Histoire de la laïcité en France, PUF, p. 78).

Vous voyez alors où je veux en venir? Avec sa charte des valeurs, le PQ nous fait le coup des républicains de droite, de Thiers et de Ferry. Même chose, à quelques différences près, avec Valls et sa croisade contre Dieudonné. Suis-je contre les intégristes, contre le clergé ? Oui, je le suis. La commune l'était aussi quand elle coupait la tête de l'évêque de Paris. Mais je le suis à la condition, comme durant la Commune, que cette lutte soit menée à l'intérieur d'une lutte contre le capitalisme. Suis-je enfin contre la nébuleuse qu'est le discours de Dieudonné, derrière laquelle se cache une variété de nationalistes identitaires qui banalisent les discours du FN et d'Aube Dorée? Oui, je le suis. Mais à la condition que cela ne favorise pas la République des riches, de Valls et ses amis.